Feeds:
Articles
Commentaires

Au Fight Club. Sorte de réunion hebdomadaire où des hommes se rassemblent pour « se foutre sur la gueule ». L’idée est simple. Pas de règles. Ou bien très peu. Lâcher quand un camarade demande grâce, par exemple. Faire durer les combats aussi loin qu’ils peuvent aller.

Pour le corps et l’esprit, le risque entier surgit alors. Risque de perdre son intégrité physique. D’avoir mal, pour de vrai. Ne plus être comme avant : le nez dévié, l’oreille en chou-fleur, le doigt en maillet. Risque de mettre en jeu son personnage social, l’arcade éclatée, l’œil au beurre noir, la griffure transversale, l’écorchure à la bouche. Autant de signes distinctifs, de « marqueurs sociaux », qui vous mettent en marge. Exclu pour un coquard. Saleté de l’œil tuméfié. Du caillot de sang. Propreté du corps intact et vierge de coups. Puceau du réel.
Le Fight Club c’est aussi cela, la défloration mentale de l’individu. Sa découverte du réel. Risque de perdre ses prétentions et son orgueil. Risque psychologique donc de se voir tel que l’on est, sans fard, ni maquillage. Exit les illusions. Et que la personne que l’on était, composait en fait un rôle. Le Fight Club, par le sang versé, tire le rideau du théâtre de la vie. Theatrum mundi apertum. Dévoilement des apparences. Dévoilement de l’être.

Le Fight Club, par cette divulgation de soi, se donne pleinement comme une école philosophique. Introduction de l’homme dans le réel. Prise de conscience. Révélation. Indicible « mystique » du coup reçu et du coup donné, qui éclairent la vie d’une toute autre lumière. Le corps guide l’esprit, telle est la philosophie du voyou.

(…)

Le philosophe-voyou se situant une nouvelle fois dans la perspective antique, convoque un retour de la danse dans nos vies. Et plus précisément sous la forme qu’elle pouvait avoir à Sparte, ou encore il y a quelques années dans des tribus africaines. La danse de la guerre.

(…)

Renversement des valeurs, dans une société de l’hypocrisie. Où contrairement à ce qu’on y prétend, la danse est souvent assimilée à une expression de la féminité. A l’art. Aux arts.
Le membre du Fight Club doit s’approprier cette créativité. Devenir un contorsionniste. Pour frapper, durer, gagner. Vaincre. Fight Club contre Night Club.

Raphael et Olivier Saint-Vincent – Manifeste du philosophe-voyou

Mais l’homme ne voulait pas se taire. Le prêtre se rappela une source de pétrole que des prospecteurs avaient découverte un jour près de Concepción : le terrain n’était pas assez riche pour justifier de plus grands travaux, mais pendant quarante-huit heures, un jet noir, perçant le sol stérile et marécageux, avait jailli vers le ciel, pour l’écouler ensuite et s’infiltrer dans la terre, à raison de deux cent mille litres par heure. Tel est chez l’homme le sentiment religieux, qui s’élance brusquement vers le ciel, en une colonne noire de fumée et de scories, puis se perd à jamais.

« Voulez-vous que je vous dise ce que j’ai fait ? C’est votre métier de m’écouter. J’ai pris de l’argent aux femmes, en échange de… vous savez quoi, et j’ai donné cet argent à de jeunes garçons…

-Je ne veux rien entendre.

-C’est votre métier.

-Vous vous trompez.

-Oh ! Mais non. Vous n’arriverez pas à me donner le change. Ecoutez. J’ai entretenu de petits jeunes gens… vous savez ce que je veux dire. Et j’ai mangé de la viande le vendredi. »

Un horrible mélange du trivial et du grotesque coulait entre les crocs jaunes, et la main qui serrait la cheville du prêtre ne cessait de trembler de fièvre.

« J’ai menti. Je n’ai pas jeûné pendant le carême depuis je ne sais combien d’années. Il m’est arrivé de posséder deux femmes à la fois… Je vais vous raconter comment j’ai fait… »

Il avait un sentiment démesuré de sa propre importance : il était incapable d’imaginer ce monde dont il n’était qu’un détail banal, ce monde de traîtrise, de violence et de luxure où sa propre ignominie était tout à fait insignifiante. Combien de fois le prêtre avait-il entendu cette même confession ? Les hommes sont si limités : ils n’ont même pas l’habileté d’inventer un vice nouveau : les animaux en savent autant qu’eux. Et c’est pour ce monde que le Christ est mort ; plus l’on voit de corruption autour de soi, plus la gloire qui entoure sa mort resplendit. C’est trop facile de mourir pour ce qui est bon ou beau, son foyer, ses enfants ou la civilisation… il fallait un Dieu pour mourir afin de sauver des hommes lâches et corrompus.

Graham Greene – La Puissance et la Gloire

- Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de te réveiller, aie cette pensée à ta disposition : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur, si je vais faire ce pour quoi je suis né, te ce en vue de quoi j’ai été mis dans ce monde ? Ou bien, ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures ?

- Mais c’est plus agréable !

- Es-tu donc né pour te donner de l’agrément ? Et, somme toute, es-tu fait pour la passivité ou pour l’activité ? Ne vois-tu pas que les arbustes, les moineaux, les fourmis, les araignées, les abeilles remplissent leur tâche respective et contribuent pour leur part à l’ordre du monde ? Et toi, après cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l’homme ? Tu ne cours point à la tâche qui est confirme à la nature ?

- Mais il faut aussi se reposer.

- Il le faut, j’en conviens. La nature cependant a mis des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au manger et au boire. Mais toi pourtant, ne dépasses-tu pas ces bornes, et ne vas-tu pas au-delà du nécessaire ? Des tes actions, il n’en est plus ainsi, mais tu restes en deçà du possible ? C’est qu’en effet, tu ne t’aimes point toi-même, puisque tu aimerais alors, et ta nature et sa volonté. Les autres, qui aiment leur métier, s’épuisent aux travaux qu’il exige, oubliant bains et repas. Toi, estimes-tu moins ta nature que le ciseleur la ciselure, le danseur la danse, l’avare l’argent, et le vaniteux la gloriole ? Ceux-ci, lorsqu’ils sont en goût pour ce qui les intéresse, ne veulent ni manger ni dormir avant d’avoir avancé l’ouvrage pour auquel ils s’adonnent. Pour toi, les actions les plus utiles au bien commun te paraissent-elles d’un moindre prix, et dignes d’un moindre zèle ?


Marc Aurèle – Pensées pour moi-même – Livre V – I.

Nous irons à la guerre

Nos maîtres furent de tout temps nos ennemis
et maintenant plus que jamais, plus que
jamais nos maîtres sont faillibles, car si nous
sommes innombrables, c’est leur faute, voilà des
siècles et des millénaires qu’ils veulent que les subalternes
multiplient, afin de les embesogner et de les
mener à la mort.

Aujourd’hui même que le monde éclate et que la
terre manque aux hommes, leur rêve est de
construire des maisons ayant cinquante étages et
d’industrialiser l’oecumène, sous le prétexte de
fournir aux besoins de ces milliards qui naissent, car
il leur faut toujours plus de vivants, toujours, malgré
ce qu’ils affirment. Ils organisent méthodiquement
l’Enfer, où nous nous consumons, et pour nous
empêcher de réfléchir, ils nous proposent des
spectacles imbéciles, où notre sensibilité se barbarise
et notre entendement achèvera par se dissoudre, ils
iront consacrer ces jeux en présidant à leur manie
avec toute la pompe convenable.

Nous revenons au cirque de Byzance et nous en
oublions nos vrais problèmes, mais sans que ces
problèmes nous oublient, nous les retrouverons
demain et nous savons déjà que lorsqu’ils seront
insolubles, nous irons à la guerre.

Albert Caraco – Bréviaire du chaos

J’approchais enfin de la petite ville qu’on appelait No Country For White Men. Drôle de nom pour une ville. L’endroit semblait aussi désert que le paysage environnant, si bien que l’on ne savait pas bien quand on était entré en ville et quand on l’avait quittée. Curieuse bourgade où j’ai l’habitude de revenir, puisque j’y connais les Shérifs.

Ma saloperie de canasson est sur les rotules, il était temps que l’on arrive, il n’aurait pas supporté une journée de voyage supplémentaire. Les deux garants de la loi locale avaient la particularité de ne pas avoir de bureau –puisque la loi locale ne comprenait que des peines d’exécution ou d’exil – et d’être les tenanciers du saloon de la ville, c’est donc là que je me dirigeais en premier.

A peine ai-je posé le pied à terre que le bourrin que l’on m’a vendu comme cheval s’effondre sur lui-même, tout en prenant soin de laisser tomber sa trogne dans un seau d’eau. Il n’ira nulle part, je suis tranquille. En poussant le battant de la porte, j’entends un air de piano qui me ravit. Ravissement éphémère car l’endroit est vide. Pas tout à fait, si l’on compte le Noir qui joue au clavier.

L’autre, sans s’arrêter de jouer, ni même se tourner vers moi :

-Ah, M. Nice Guy, M. Naar m’a averti que vous viendriez ! Avez-vous fait bon voyage ?

-Non, à chier, pour être honnête. Sers-moi un whisky, veux-tu ?

- Je crains de ne pouvoir le faire, monsieur.

Merci de l’accueil. Il commence déjà à me plaire, celui-là. Je lui demande pour quelle satanée raison il refuse de me servir alors qu’il est employé du saloon.

-C’est M. Todd, Monsieur. Il a quitté la ville et m’a dit qu’il me couperait les doigts si je ne jouais pas à son retour. Il apprécie beaucoup ma musique vous savez.

-Pour ma part, à l’heure qu’il est je préfèrerais t’entendre faire sauter les bouchons des bouteilles… Et où est-il allé, le Shérif Todd ?

-Il trouvait la ville trop fréquentée. Les gens affluaient de plus en plus dans la région, ça ne lui plaisait pas du tout, toute cette faune, dans une région habituellement si tranquille. Alors un soir il est parti sur son cheval, avec un âne chargé de munitions, pour « réguler l’affluence », comme il a dit.

-Ca devait arriver un jour, je suppose. Il n’a pas vraiment la fibre touristique. Et le Shérif Naar ?

-Là, je ne sais pas Monsieur. Il est revenu en compagnie d’un Monsieur bien habillé, du nom de Timmermans. Il venait d’Europe, comme vous. Ils sont repartis mais ne m’ont pas laissé de consignes particulières.

-Je vois, je vois… Rien de nouveau, en somme. Bon, le voyage a été long ! Je suppose que la vieille Katie "the Demon" a encore son bordel en face, j’y serai au cas où l’on me chercherait. Enfin tes patrons, j’entends. Les autres, dis-leur que je suis mort. Je file avec cette bouteille, que tu ne m’as pas vu prendre. Et puis j’irai peut-être faire un tour à l’Eglise plus tard. Je n’aime pas y aller trop fier.

Je tournai les éperons avant même que le Noir ne m’ait répondu. J’aurais dû lui demander s’il savait jouer de la grande musique, pour changer. Peu importe, ce soir, le programme est chargé.

Au fond, j’étais devenu de plus en plus comme Baryton, je m’en foutais. Tout ça qu’il me racontait Robinson de son aventure à Toulouse n’était plus pour moi du danger bien vivant, j’avais beau essayer de m’exciter sur son cas, ça sentait le renfermé son cas. On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon.

Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même une petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelle grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie, ce petit regret bien bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

Voyage au bout de la nuit – Céline

NB: photo volée sans vergogne sur le blog de Mlle H

CONTRE LE « FASCISME VERT » : LA BURLESQUE EPOPEE DES « CENTS » DU 17 JUIN
Ou du surréalisme politique dans la mouvance identitaire de Belgique francophone

En ce dimanche 17 juin 2012, la juste colère des bons citoyens belges, révoltés par l’arrogance de certains groupes islamistes – sharia4belgium, pour ne pas le citer –, allait se répandre dans les rues de notre bonne ville de Bruxelles. Nous allions être des centaines, avait promis sur Facebook la multitude des voix cyberguerrières. Un vrai déferlement citoyen organisé par le Parti Populaire, mouvement libéral, bourgeois, quelque peu « wildersien » mais pas trop (le Belge francophone craint l’excès par-dessus tout, Baudelaire avait déjà parfaitement compris cela) dont les bons pères et les bonnes mères de famille, bref, les braves gens qui se lèvent tôt pour aller bosser, se sont promis de bouter le Sarasin islamiste hors du royaume hobbit d’Albert II. Ainsi donc devions-nous nous rassembler au pied de la statue de Godefroid de Bouillon, grand pourfendeur de tout ce qui l’empêchait de s’enrichir plus et plus vite, pour rallier, via la rue de la Régence, le Palais de Justice.

Un modèle indépassable

A peine arrivé à la Gare centrale, je savais que nous n’allions guère être gratifiés par un succès de foule. Un policier déambulant dans le sinistre couloir principal de cette station de chemin de fer crasseuse et antédiluvienne, s’exclama soudain en néerlandais « vijftig ? » (50) et, s’adressant à ses deux autres collègues, il précisa : « allez, ils disaient qu’ils allaient être 500, ils ne sont finalement que 50 ! ». J’avais compris : « fesse-bouc » avait encore frappé. Comme d’habitude, les promesses faites sur ce réseau social en matière de volontariat politique se résumaient à 10 % de présents effectifs sur 100 % d’attendus. Notez que j’avais également tenté d’approcher, ici et là, quelques personnes, espérant, une fois de plus, les sortir de leur torpeur, et de différents bars s’étaient élevées des clameurs volontaires et viriles ; las, soit nos volontaires craignirent la pluie, soit ils se dirent qu’ils feraient peut-être beau, qu’il y avait mieux à faire un dimanche (la pêche à la ligne, par exemple), que de toute manière il n’y aurait personne et donc à quoi bon se déplacer (non-argument courtelinesque qui me fut opposé plus d’une fois) alors que râler dans sa cuisine, devant sa TV ou derrière son comptoir, représente bien moins de contraintes et de désagréments. Et au fait, où donc étaient nos Zélotes ? Parce qu’après les affaires Merah et consorts, on pouvait raisonnablement penser que les organisations juives allaient se mobiliser ? Eh bien non, pas plus criante absence ! J’entends déjà d’ici les commentaires goguenards de nos amis israéliens sur les Juifs d’Europe qui ne se bougent pas. En conclusion, à l’instar des 90 % de cyberguerriers de « fesse-bouc », des musulmans modérés (dont nous cherchâmes en vain quelque trace) et des matamores de comptoir, ils jouèrent donc, eux aussi, le jeu de Grouchy.

Mais peut-être avaient-ils justement choisi de garder le phare « fesse-bouc », parfois que des ennemis auraient surgi de nulle part, quelque part entre la toile de l’un et le mur de l’autre. A moins que, comme l’affirment certains, nos concitoyens n’osent plus exprimer publiquement, sans la protection rassurante de l’écran, certaines idées réputées « politiquement incorrectes ». Sans doute est-ce pour cela que l’on ne parvient plus à rencontrer personne, comme au temps où l’on s’envoyait simplement une lettre par courrier postal ou qu’on se téléphonait pour se fixer rendez-vous dans un café, histoire de discuter le coup en éclusant quelques chopes. Aujourd’hui, il est correct de se contenter de déposer un bulletin électronique dans l’urne, de taper sur un clavier qui nous ouvrira les portes de la félicité virtuelle et de batailler furieusement et de préférence anonymement contre des ennemis tout aussi anonymes et virtuels, obtenant ainsi le brillant résultat de sept suicides par jour en Belgique, sous les regards blasés et indifférents des trente millions d’amis « fesse-bouc ».

Lorsque je débouchai sur la place Royale, la première banderole qui attira mon attention ne fut pas celle du Parti Populaire (PP) mais celle de NATION, une organisation groupusculaire se situant dans le courant nationaliste-révolutionnaire et solidariste et cultivant un esprit un tantinet différent de celui des familles bourgeoises et laborieuses du PP. La banderole « NATION », dont les lettres blanches se détachaient clairement sur un fond rouge, était donc installée, bien visible, sur le perron de l’église Saint-Jacques du Coudenberg, juste à côté de celle, plus ésotérique du PP, qui proclamait qu’on allait manifester contre le « fascisme vert ». Allions-nous nous opposer à une forme radicale d’écologisme ? Bref. Arrivé au pied de l’église, j’ai vite repéré Fred, pas très difficile dans cette « armée » réduite à quelques dizaines d’individus. Il y avait là rassemblés, à vue de nez, 50 PP, 40 NATION et une dizaine de divers (Vigies, Nouvelle Wallonie Alternative, indépendants…). Fred, c’est un pote de NATION, vieux routier de la mouvance nationaliste en Belgique francophone. Dès que nous nous fûmes rejoints, nous incarnâmes l’alliance momentanée du PP et de NATION contre cet ennemi occulte : le « fascisme vert ». Complexe cette histoire.

Ne pouvant rejoindre NATION, dont je ne partage ni l’anti-occidentalisme ni l’antisionisme, j’avais adhéré – non, vu avec le recul nécessaire, sans une pointe de légèreté – au Parti Populaire, trois semaines auparavant et je n’étais toujours pas parvenu à rencontrer un seul de ses responsables. Soit, ce sont des choses qui arrivent et je ne me formalisai pas outre-mesure de cette apparence de négligence, tout en me disant que le rassemblement puissamment contestataire de ce 17 juin, serait l’occasion de faire la rencontre des ténors du PP. Bonjour donc à Pascal D., à Michel VH – qui devait ultérieurement me prendre pour un journaliste et me paraissait très préoccupé par la constitution des listes électorales en vue des prochaines communales – et Philippe CW, dans une atmosphère plutôt morose mais heureusement non – pluvieuse : j’imagine ce qui serait resté de nos faibles effectifs en cas d’orage…ou même de bruine. Plus question en tout cas de rallier le Palais de Justice et de bloquer la circulation de la rue de la Régence pour faire place à notre misérable centurie. Aussi dûmes-nous emprunter la rue de Namur, en direction de la Porte de Namur, le PP en tête, les « NATION », revêtus de leurs t-shirts noirs, derrière. Je me plaçai entre les deux groupes avec un ou deux autres de nos compagnons qui, comme moi, se proclamèrent « identitaires et prosionistes », entre les libéraux prosionistes du PP et les solidaristes antisionistes de NATION donc. Quand je vous disais que cette histoire ne manquait pas de complexité.

A peine engagées dans la rue de Namur, les quarante voix de NATION s’appliquèrent à scander leurs slogans habituels : Europe – Jeunesse – Révolution, et autres joyeusetés du genre, peu compatibles, nous l’avons dit, avec l’esprit « bon père de famille » du PP qui se trouvait vocalement représenté par une dame, charmante au demeurant, mais dont l’organe vocal ne permettait pas de rivaliser avec le chœur des solidaristes et éprouvant, en outre, les pires difficultés à se faire entendre lorsqu’elle tentait, non sans mérite, d’amener sa propre troupe à scander « citoyens solidaires contre le fascisme vert », slogan alambiqué dont nous n’avons sans doute pas encore compris toute la subtilité ésotérique. Les « NATION », eux, habitués de ce genre d’escapade qui rassemble toujours plus ou moins la même poignée de leurs militants depuis des lustres, comprirent vite le parti acoustique qu’ils pouvaient tirer de l’étroitesse de la rue de Namur et ainsi firent-ils littéralement ricocher leurs voix sur les façades des maisons ! Emportés par leur élan, les NATION tentent une « Europe sociale et nationale ! » Je jette un œil bougon et sympathiquement râleur à Fred, qui me lance un « ta gueule » hilare et non moins sympathique, juste avant que je reçoive une petite bourrade de Pascal C. dans mon dos. On se marre, et l’Europe sociale et nationale se fait muette pour la cause de la bonne entente entre les parties en présence. Alors, vous voyez maintenant à quoi servent les identitaires prosionistes ? Ben voilà.

Ainsi, une soixantaine de braves gens déambulaient-ils ce dimanche-là dans les rues de Bruxelles, suivis par quelques rônins, chevaliers errants dépourvus de maître, et d’un étrange groupe d’individus qui aurait pu chanter « nous étions vingt ou trente, brigands dans une bande, tous habillés de noir, à la mode des, vous m’entendez »…(Ha non, Fred était « en civil », et c’est moi qui était en noir, sanglier celtique autour du cou, allez comprendre…). Chemin faisant, nous débouchâmes sur le boulevard du Régent et poursuivîmes notre progression jusqu’à la statue équestre du second roi des Belges, Léopold II. Le rattachiste profrançais et « primobonapartiste » que je suis, éprouve toujours quelques réticences à l’égard des symboles du belgicanisme et j’ai dû attendre un moment pour comprendre ce que nous faisions là – j’ai craint un moment le tricolore noir-jaune-rouge et la Brabançonne, alors qu’aucun débit de boissons n’était visible aux alentours, l’angoisse…– avant de réaliser qu’il s’agissait sans doute d’une référence à la lutte anti-esclavagiste présumée du bon roi Léopold II contre les Mahométans, mythe qui n’est pas sans rappeler celui des Nordistes luttant contre l’esclavagisme sudiste. Mais je me suis abstenu, contrairement à mon habitude, de tout mauvais esprit. Alignés en rangs d’oignons, les « NATION », derrière nous, se tinrent également cois. Il est donc totalement faux de prétendre qu’ils se sont conduits de manière incivique durant le parcours, comme il me semble l’avoir lu quelque part. Ils firent preuve, au contraire, de la plus grande discipline. Les manifestants présents, toutes origines politiques confondues, écoutèrent les discours de Messieurs Moodrikamen et Chansay-Wilmotte en silence et respectueusement. On a même applaudi nos alliés musulmans modérés qui devaient être là, mais où ? Nous ne le sûmes jamais.

Certes, j’ai bien cru entendre Eddy (NATION) expliquer à Pascal D. (PP), que le Parti Populaire étai un « parti du Système », mais mes oreilles ont certainement dû me faire défaut (les cris et les slogans de la rue de Namur, très probablement…), j’ai jeté un œil derrière moi, et tout était calme. Sinon, il aurait fallu que j’explique à Eddy qu’on pourrait aussi bien dire que dans la mouvance nationaliste-révolutionnaire, antisioniste et solidariste, dans laquelle NATION s’intègre si je ne m’abuse, on trouve un peu trop de gens nostalgiques de certaines idées, de certains slogans, de certains symboles et que personne n’a jamais autant desservi la cause identitaire et servi le Système que ces gens-là. J’aurais aussi pu dire à Eddy que l’antisionisme, parfois très radical de certains NR, les amenaient par trop souvent à se commettre avec le djihadisme, celui du Hezbollah, du Djihad islamique pour la Libération de la Palestine, du Hamas et de Téhéran, par exemple, et que les NR antisionistes sont les alliés de fait du Djihad. Mais ayant été trompé, comme je l’ai dit, par des illusions auditives, j’ai préféré poursuivre l’écoute polie de nos orateurs, gardant en tête néanmoins – mais allez donc savoir pourquoi ? – que certains univers, malgré quelques sympathies individuelles, sont décidément incompatibles.

Enfin, Monsieur Moodrikamen a proclamé la fin de la manifestation dont la dislocation s’est accélérée lorsqu’une rumeur nous apprit que certains éléments de NATION avaient l’intention d’en découdre avec les « anti-fa », du côté de la morne plaine de la place du Trône. Les « familles populaires » s’en allèrent donc vers leur repas dominical, alors que les militants nationalistes, eux, gagnaient des positions rapidement encadrées par la police. Après avoir couvert le repli du PP, je discutai encore avec quelques membres de Vigies puis, comme il convient de ne point exagérer des bonnes choses, je lançai à Fred : « alors quoi, tu veux faire un truc intelligent, à savoir venir boire un pot avec moi, ou tu préfères aller t’amuser avec tes petites condisciples, tendance « j’te casse la gueule à la récré » ? Nous avons finalement coupé la poire en deux : on s’est fixé rendez-vous dans un débit de boissons de la galerie Ravenstein vers lequel je me suis immédiatement dirigé, alors que Fred partait jouer à Ivanhoé ou à je ne sais quelle bataille de cow-boys et d’Indiens, comme à son habitude. Chacun son truc.

Donc oui, je ne vous en ai point encore parlé, mais une contre-manifestation était prévue. Dès mon arrivée, des rumeurs circulaient quant à la présence d’ « antifascistes » ( ?) dans le coin, ce qui confirmait d’ailleurs ce qui avait été dit dans la presse la veille. Ce sont là des rumeurs qui découragent les plus frileux, encouragent les amateurs adolescents de castagne et laissent parfaitement indifférents les autres. On signala donc d’abord des anti-fa place Poelaert, là où se dresse le mastodonte urbanistique qui tient lieu de palais de justice à Bruxelles. Il s’agissait, disait-on, de militants de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et de la FGTB (syndicat socialiste), puis, plus rien : où pouvaient-ils bien être ? La manif du PP commençait donc à se disloquer lorsque l’on entendit que, voulant jouer à qui pisse le plus loin, conformément à une habitude bien ancrée chez eux, certains militants de NATION comptaient bien se porter à la rencontre des anti-fa que l’on signalait à présent du côté de la place du Trône. C’est là que Fred entreprit de m’expliquer doctement que si un groupe de NATION était effectivement encerclé au carrefour par la police, il pouvait très bien, lui et ses petits condisciples qui se trouvaient en dehors du cercle, écraser à eux-seuls les anti-fa qui se présenteraient là à l’occasion. Bref, on allait se refaire la guerre des boutons. Et comme c’est le genre de situations puériles qui a le don de m’exaspérer au plus haut point, j’ai donc décidé de rallier, comme prévu, notre débit de boisson de la galerie Ravenstein.

Sur le chemin, je découvris un certain nombre d’autocollants anti-fa que je me fis un devoir d’arracher. Et c’est pendant que je me livrais à cette activité d’une importance politique sans pareille qu’il apparut : un grand et maigre salafiste à la barbe fleurie, vêtu de blanc, avançant placidement vers la place Royale. Je devais apprendre plus tard qu’il venait de la place du Trône, où Fred, assurant toujours, avec ses petits camarades, une garde aussi vigilante que vaine, l’avait également vu passer. Alors que le PP se repliait, que les « NATION » jouaient aux petits soldats sous surveillance policière (les policiers les protégeant d’eux-mêmes : ils ont l’habitude) et que l’identitaire prosioniste restant – votre serviteur – s’appliquait à arracher les autocollants des anti-fa, notre salafiste déambulait, paisible, sous la statue de Godefroid de Bouillon ! Mieux encore, pendant ce temps, les anti-fa qui, eux, n’avaient rien trouvé de mieux que de ne pas respecter le parcours prévu, se firent vigoureusement coincer par les policiers dans le métro Trône, ce qui ne manqua pas d’entraîner la colère amère de notre pauvre Freddy le Rouge, alias Freddy Thielemans, bourgmestre de Bruxelles, qui jura ses grands dieux qu’une enquête concernant les violences policières serait menée. Puis, plus rien.

Voilà. Pour le Parti Populaire, reconnaissons que, malgré une belle tentative, ce ne fut guère glorieux. Sociologiquement, le sympathisant et l’électeur du PP n’a peut-être pas, comme dirait un ami, la « culture de la manif », de la mobilisation populaire, de l’engagement sous cette forme et cela l’a fortement desservi le dimanche 17 juin. Ceci dit, certains gloussements d’autosatisfaction entendus chez NATION se révélèrent, quant à eux, plus que déplacés : la visibilité de NATION à cette manif n’est nullement due à sa force mais à la faible capacité de mobilisation du PP. En outre, les Belges francophones ont montré d’eux une lamentable image de division : PP contre NATION (au-delà des apparences du moment), anti-fa contre PP et NATION, pouvoir politique contre autorité policière. Qu’est-ce qu’un petit coup de pub réussi à côté de ce désastre ? Pas de quoi pavoiser. En définitive, le seul gagnant de ce 17 juin 2012 aura été l’homme en blanc qui, placide, déambulait sous la statue équestre de Godefroid de Bouillon.

Eric TIMMERMANS.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.