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Les Fols

On sonna à la porte d’entrée. Ils se turent. Le serviteur apporta une enveloppe pneumatique. Costals la flaira.
-Excusez-moi, mais ce pneumatique a la petite figure de travers des lettres de chantages…

Il le lut, et le tendit en silence à Mme Dandillot, qui lut à son tour :

Mon cher Maître,
Vous sentez sûrement, comme nous, que l’heure est venue à reconsidérer l’Univers. Studio 27, équipe de Jeunes, s’est attribué le plus délicat des ces examens nécessaires : prendre la mesure de l’homme. Notre Conseil a donc pensé qu’il s’imposait avant tout d’ouvrir un vaste débat sur ce problème de première urgence : Dieu, la Révolution, la Poésie. Un congrès, auquel la Jeunesse pensante du Monde entier sera fraternellement invitée, sera organisé par nous en mars. A l’issue de ces assises, où nous aurons confronté nos conclusions et pesé nos vouloirs, nous proposerons, – et nous exigerons s’il le faut.
Une enquête préliminaire doit nous fournir nos instruments de travail. Nous vous prions donc de répondre aux trois questions suivantes (nota : Studio 27 ne paraissant encore que sur un nombre réduit de pages, prière de ne pas donner à votre réponse plus de quatre pages format dactylo).
Questions :
1. Qu’est ce que Dieu ?
2. Ne pensez-vous pas que Dieu soit le message permanent de la révolution ? Si oui, quelle place cette pensée occupe-t-elle dans votre vie ?
3. Gratuité de Dieu et gratuité de la révolution. Sont-elles en fonction l’une de l’autre ?
4. La doctrine du Studio 27 – Dieu commence où finit la poésie – vous paraît-elle de nature à conditionner votre vocation d’Européen ?
5. Raisons de votre désespoir.
Veuillez agréer, mon cher Maître, etc.
P.-S. – Nous donnons le bon à tirer du numéro ce soir à 9 heures. Pouvons-nous espérer avoir votre réponse à temps ?

-Je vous avoue que je n’y comprend pas grand’ chose, dit Mme Dandillot, rendant le pneu à Costals.
-Mais, Madame, il n’y a rien à comprendre.
-Ah ! Très bien. Ce sont peut-être des lycéens ? demanda-t-elle, se souvenant que son fils, à seize ans, écrivait des choses de cet acabit.
-Oh ! non, dit Costals. Je connais quelques-uns des signataires. Ce sont des hommes de trente à quarante ans. Mais il y a certains milieux de pensée, à Paris, où l’on n’est pas précoce.
Il posa sa main sur son front.
-Ainsi, nous n’avons pu nous occuper une demi-heure de choses sérieuses sans être interrompus deux fois par ceux que j’appellerai les Fols, parce que ce sont des gens qui, avant tout, manquent de cette vertu décidément cardinale : le bon sens. La vie française est parcourue sans cesse par les Fols. Femmes vivant sans cesse dans les chimères, demi-intellectuels pour qui les mots sont tout, bourgeois aveuglés par leurs œillères de classe, prolétaires aveuglés par leur ignorance, étudiants aveuglés par leur bêtise : tous, toujours à côté de ce qui est, que ce soit pour une raison ou une autre. Tous pourtant ayant voix au conseil de la tragédie, et – vous sentez la grandeur shakespearienne de la chose ? – le Héros, celui qui tient dans sa main les destins, n’osant décider, quoi qu’il pense en soi-même, que soutenu par l’approbation des Fols. Mais ceux qui me saisissent le plus sont les Fols de l’intelligence, qui viennent faire irruption et de nous vrombir aux oreilles pendant que nous étions dans le sérieux… Leur race est profondément nôtre. Ils ont été les Sorbonagres de Rabelais, les Précieuses et Médecins de Molière, les Idéologues de Napoléon : la cuistrerie est un des traits éternels de la France. On dit que chez nous tout finit par une chanson. Tout finit aussi par un canular, mais un canular qui se prend pour quelque chose d’extrêmement important…

Henry de Montherlant – Les lépreuses

Est-il possible d’être aussi con qu’un journaliste ? L’autre jour, je croisais la une de je ne sais plus quel hebdomadaire, Marianne je crois. La liberté, de Platon aux Anonymous. Quand même. Avec toute la sympathique qu’il est éventuellement possible d’avoir pour les Anonymous, et avec toute l’antipathie qu’il est possible d’avoir pour ce penseur de l’utopisme totalitaire qu’est Platon, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas franchement au même niveau.
D’ailleurs, la simple idée de vouloir résumer le concept de liberté en un magazine est une débilité profonde. Ce serait comme, je ne sais pas moi, vouloir faire comprendre à son interlocuteur l’immensité des fonds marins en lui présentant un verre d’eau. La dureté de la banquise en lui donnant un glaçon. Remarquez, ces deux exemples ne sont pas bons, car ils se basent à chaque fois sur des éléments similaires (l’eau et la glace).
C’est peut-être pour ça que les journalistes sont structurellement des crétins : leur boulot, c’est de faire passer des choses complexes et compliquées en un format minimal. Par déformation professionnelle, je suppose que ça les rend cons…

Le prix de la paix

Il m’avait fourni un point d’attaque, que je saisis aussitôt. « Il y a donc une différence ! Ne niez pas, c’est vous-même qui venez de le dire !
- Pas vraiment, rien qui dure de toute façon. »
Je n’en restai pas là : il venait de me remettre un détail en mémoire. « J’ai remarqué quelque chose dans votre cabinet de travail. Sur le coup, je n’y ai prêté aucune attention, mais vous venez de m’y faire penser. Je me rappelle aussi ce que Wilma Lentz m’a dit, avant son changement… » Ils m’écoutaient placidement. « Vous m’avez dit que vous travailliez à une thèse, ou à une communication scientifique quelconque, qui avait pour vous une énorme importance.
- C’est exact. »
Je me penchai vers lui, mon regard planté dans le sien, et Becky, relevant la tête, nous regarda avec attention. « Une seule chose avait éveillé les soupçons de Wilma Lentz sur son oncle Ira. Il n’y avait qu’une seule petite différence en lui : il ne manifestait plus aucune émotion réelle, forte, humaine : il n’avait plus que de la mémoire, une mémoire que lui permettait de “faire semblant”. » Ma voix se brisa. « Chez vous non plus, Budlong, il n’y a aucune émotion, rien qu’un simulacre. Vous ne ressentez ni gaieté, ni peur, ni enthousiasme, plus rien. Vous vivez dans une grisaille semblable à cette poussière floconneuse qui vous a constitué ! »
Je lui adressai un sourire ironique. « Professeur, les papiers prennent un aspect bien particulier, quand ils restent empilés un certain temps sur un coin de table. Le papier perd de sa fraicheur, réagit à la chaleur, à l’humidité, se ride un peu, jaunit, que sais-je encore ! Quoi qu’il en soit, l’on peut savoir au premier coup d’œil qu’on n’a pas touché à des papiers pendant longtemps. C’était le cas des vôtres ; vous ne les aviez pas approchés depuis le jour où vous aviez cessé d’être Budlong. Parce que ça ne vous intéresse plus ; ça ne veut plus rien dire. Ambition, espoir, enthousiasme : terminé ! »
Je me tournai vers Mannie. « Et toi ? Le livre que tu préparais pour l’université : Introduction à la psychiatrie. Ce plus sur lequel tu travaillais dès que tu avais une minute de libre ? Qu’est-il devenu, Mannie ? Depuis quand n’y as-tu plus travaillé ? Depuis quand y as-tu seulement pensé ?
- D’accord, Miles, fit-il tranquillement, tu as tout compris. Nous avons simplement essayé de te faciliter les choses, c’est tout ; une fois la chose faite, toi aussi, tu te serais moqué de tout. Miles (son ton redevint persuasif), je te jure que ce n’est pas plus mal ! L’ambition, l’orgueil, à quoi ça mène ? Tu ne vas tout de même pas nous faire croire que tu regretteras la tension nerveuse, le souci perpétuel de l’avenir que les accompagnent ! Nous avons la paix de l’esprit, Miles, la tranquillité. Plus d’angoisse. Et la nourriture a toujours bon goût, on peut toujours lire des livres…
- Mais plus en écrire ! On n’en a plus ni l’envie, ni le courage, ni la satisfaction ! On n’éprouve plus cette fabuleuse sensation de créer. Tout cela est mort, n’est-ce pas Mannie ? »
Il haussa les épaules. « Je ne veux pas discuter avec toi, Miles. Tu as parfaitement compris comme ça se passe.
- Plus d’émotion, repris-je, me parlant à moi-même. Mannie, est-ce qu’on est encore capable de faire l’amour ? D’avoir des enfants ? »
Il eut un bizarre sourire. « Tu sais très bien que non, Miles. »
Il eut alors la première réaction qui pouvait ressembler à de la colère. « Et puis merde ! Tu insistes pour connaître toute la vérité, eh bien, tu vas l’avoir ! La duplication n’est pas parfaite. Elle ne peut pas l’être. C’est comme les composés artificiels que nous mijotent les physiciens nucléaires, instables, incapables de conserver leur forme. Nous ne vivons pas longtemps, Miles ; le dernier d’entre nous sera mort au plus tard dans cinq ans. »

Jack Finney, L’invasion des profanateurs.

Millenium

Ouais, ouais, je sais, j’avais dit que j’augmenterai ma cadence de publication. Mais j’aimerai bien vous y voir, vous, avec une connexion internet en panne.

Il est généralement considéré que l’adaptation cinématographique d’un livre sera moins bonne que l’originale. Ne serait-ce que parce que si on prend la peine d’adapter un livre en film, c’est parce qu’à priori le livre est déjà bon. Il y a certes des exceptions : Alfonso Cuaron a pris un livre de merde, Children of Men, pour en faire une œuvre cinématographique majeure et magnifique, quoi qu’insupportablement pro-immigration (même s’il faut reconnaître que la géniale idée de départ vient de P. D. James). Mais d’une manière générale, à part si vous vous appelez Stanley Kubrick, on peut considérer que l’adaptation cinématographique que vous ferez d’un livre sera moins bonne que l’original.
Ou alors, ou alors, il faut que le livre adapté ne soit pas terrible à la base, mais ait eu beaucoup de succès. C’est ce qui est arrivé avec Millenium, d’autant que le réalisateur n’est pas franchement un manchot. Mais Fincher a beau être bon, il a été incapable de se dépêtrer de l’histoire de base pour en faire un excellent film.

Techniquement, Millenium est excellent. La caméra est systématiquement au bon endroit, l’ambiance est très bien rendu, la bande-son grandiose. Si Daniel Craig n’est pas dans son meilleur rôle, Rooney Mara crève l’écran dans son rôle de Lisbeth Salander.
Mais.
Mais comme Polansky l’a démontré dans The Ghost Writter, il ne sert à rien d’être le plus talentueux des cinéastes si l’on n’a rien à raconter. Et en l’occurrence, David Fincher a beau être très bon, les insuffisances de l’histoire originale n’en ressortent qu’avec plus de force. C’est beau, c’est grand, c’est magnifique. Le jeu sur les photos est magnifiquement rendu, mille fois mieux que dans le bouquin. Mais ce n’est pas assez quand on n’y croit pas une seconde. Voir le viol de Lisbeth est d’une violence difficilement regardable, quand le lire faisait à peine lever un sourcil. Mais ça ne suffit pas, quand le violeur manque autant de crédibilité.
En clair, tout ça est bel et beau. Mais on n’y croit pas. Bien au contraire, c’est tellement bien réalisé, soutenu par une telle musique et joué par Rooney Mara avec un tel talent, que la médiocrité originale de l’histoire suinte de la pellicule. Super-Bobo, alias Mikael Blomkvist, déboule et sauve le monde tout en étant un amant extraordinaire et en respectant son quota de tâches ménagères.

Résultat, le film est certes à voir. Mais Fincher gâche son talent.

Roma Æterna

Une civilisation peut-elle être éternelle? C’est la question qui relie les onze nouvelles composant le livre de Silverberg paru en 2004 et contant l’histoire d’un monde où Rome a perduré. Alors que les uchronies classiques placent un point d’inflexion d’ordinaire unique et de préférence spectaculaire, Silverberg en place quatre, dont deux qui sont d’ordre religieux : l’échec de l’Exode conduit par Moise, le deuxième étant la succession de Caracalla par Titus Gallius (au lieu de Macra, un maure) qui stoppa l’immixtion des dieux venus d’Orient dans les cultes pratiqués au sein de l’Empire Romain. Les conditions de la survie de la civilisation romaine selon Silverberg rejoignent les analyses de l’historien Britannique Edward Gibbon qui pointa le rôle de la Chrétienté dans l’effondrement de Rome. Non sans raison d’ailleurs. Pour l’auteur britannique, il ne faisait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Gibbon considérait que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit de l’espérance du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire.

*

La divergence historique entre la réalité et l’uchronie de Silverberg -et c’est là un point original dans le genre- est donc avant tout religieuse. S’il règle son compte avec le christianisme qui ici n’existe pas, et avec les Hébreux qui malgré leur faible influence sur l’histoire restent cependant présents tout au long du roman, ils ne cessent d’étonner la Rome polythéiste avec leur Dieu unique, Silverberg ne lâche pas son attaque contre le monothéisme. Son attrait reviendra également avec la rencontre entre un diplomate romain et le mystique Mahmud, qui rêve d’un autre Dieu unique qui chasserait les mauvaises mœurs de La Mecque, avant d’apporter le désert sur le monde. A nouveau, le danger d’un culte monothéiste porté par des fidèles fanatisés se révèle aux yeux du narrateur (un diplomate romain), qui s’empresse de tuer dans l’œuf cette future menace pour l’Empire. Difficile de ne pas voir dans ce texte une crainte (justifiée) de l’Islam actuel, que Silverberg étouffe ici dans l’œuf. Bien plus tard, cependant, la Rome polythéiste est fustigée, alors que les temples se vident, faute d’apporter des réponses spirituelles convaincantes aux Romains. Et pourtant les Hébreux, enfin, rêvent à nouveau d’Exode depuis l’Égypte. Mais désormais, la Terre promise est parmi les étoiles, et ils se lancent dans la conquête de l’Espace, fuyant cette planète où domine une « Rome qui ne veut pas mourir ». Même si ils échouent et le roman s’arrête là, l’idée est lancée.

*

Rome survit et s’étend, mais elle n’atteindra jamais l’Empire du monde aux dimensions de celui de Charles Quint ou du Royaume-Uni. Après deux tentatives d’invasion, la conquête de l’Amérique échoue, laissant les étranges sociétés de Nova Roma poursuivre leur développement et Rome ne se consacre jamais à tenter de conquérir l’Asie. Contrairement à la colonisation du monde par l’Europe, l’extension est limitée, et Rome ne connaîtra pas l’hubris et règle son développement avec discipline. La monarchie française au temps de Vergennes en était arrivée à la même conclusion. Règnent alors les grands équilibres, faute des principes justifiant la Cité Universelle qu’elle fut sur terre ou dans les cieux.

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Pourtant on sent parfois, l’histoire avançant, cette Rome connaître certaines tendances qui touchent notre Occident et il y a ce passage dans la nouvelle ‘se familiariser avec le dragon‘ :

Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal nécessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C’est là que j’ai fini par comprendre que l’un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisément le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences.  Nous n’en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et n’avons pas perdu nos talents dans l’art de la guerre; mais quand je considère le ton désinvolte qu’adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d’incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l’un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon.

Je ne sais pas si cela est affecté, une technique narrative un peu facile de la part de Silverberg. Cela semble vrai. Rome en finit là. Il fait dire que l’on trouve ici le déchirement de l’âme dans un monde où le christianisme est pourtant absent. A moins que cela ne soit autre chose. La vision supérieure qui veut que rien ne dure jamais et que l’histoire du monde n’est qu’une lutte entre le mouvement et le repos, la paix et la guerre pour paraphraser Thucydide. Et globalement, dans les grandes lignes peu importe les variations, les points d’inflexions, le monde et l’humanité suivront la même voie. Ce personnage cité comme beaucoup de nos contemporains sent le prêchi-prêcha, les principes et le sentiment de culpabilité. On ne voit pas poindre le début du souci d’une éventuelle âme alors que Rome tente de s’élancer à la conquête de l’Asie. Avant de redevenir une République en 2603 Ab Urbe Condita. Sens de l’histoire. A moins que cela ne soit que la nécessité impérieuse chère à l’antiquité qui veut qu’une Civilisation ne peut supporter éternellement une tête pourrie. Pour un Vespasien et un Hadrien, combien de Caligula? Sans compter les faibles.

*

C’est là qu’apparaissent peut-être les limites du recueil de Silverberg et de l’Uchronie en général. Genre quasi-exclusivement occidental (avec quelques exceptions en Russie et au Japon), l’Uchronie ne pense guère une histoire au-delà de l’Occident, en tout cas au delà de la conception du monde tel que le pense l’Occident moderne. Chose dérangeante quand le livre en question suppute l’absence de celui-ci.

Prospero

En 2257, le croiseur C57D de la flotte des planètes-unies arrive, après une année de voyage, en vue de la planète Altaïr IV. La mission de l’équipage du commandant Adams est de trouver les survivants d’une expédition scientifique arrivée sur la planète vingt ans auparavant. De l’équipage du Béléphoron il ne reste plus que le Dr Morbius, qui tente vainement par radio de les dissuader d’atterrir. Le commandant suit néanmoins ses ordres et, à l’arrivée du vaisseau, l’équipage est accueilli par un étonnant robot (Robby) envoyé par Morbius.

*

Béléphoron dans la mythologie grecque était le héros qui dompta Pégase et tua la chimère, le célèbre monstre à tête de lion et à la chevelure de serpents. Mais inutile de recenser toutes les références qui ont inspiré le film, elles sont nombreuses et ne font pas forcément sens, faisant partie du jeu des concepteurs pour ”perdre” le spectateur. Retenons qu’à l’image des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury, les scénaristes choisirent de donner au film les caractéristiques d’une fable plutôt philosophique en puisant à la source des grands classiques. A commencer par The Tempest de Shakespeare, pièce racontant l’histoire de Prospero, Duc de Milan, exilé avec sa fille sur une île où règne la magie. Magie permettant au Duc de contrôler des esprits maléfiques ou bénéfiques. Allié d’un meilleur génie, Ariel, qui déclenche une tempête dans laquelle est pris un navire, Prospero doit finalement s’accommoder de l’amour de l’un des naufragés, Ferdinand, pour sa fille. Ici, Prospero devient Morbius, et l’île magique se transforme en une planète lointaine et semi-désertique, encore imprégnée des découvertes scientifiques d’une civilisation disparue, les Krells…
Si il s’inspire de Shakespeare, le scénario du film emprunte tout autant à la psychanalyse freudienne. Le docteur Morbius, en enrichissant ses connaissances à travers les vestiges d’une civilisation brillante, cherche à s’affranchir de la bête qui est tapie dans l’homme, à faire prendre définitivement le dessus à l’esprit sur le corps conformément au vieux rêve de Platon, à abolir le subconscient. Sur cette planète vierge de toute société, il a bâti un monde idéal pour sa fille Alta. Celle ci, dans une image de paradis originel, parle une langue que comprennent les animaux. Elle perdra cette faculté en même temps qu’une partie de son innocence, et Morbius le démiurge, pour avoir nié l’âme, paiera de sa vie le prix de son blasphème.

*

Forbidden Planet fut le premier film de science-fiction tourné en couleurs et le premier film à proposer une musique synthétique. Douze ans avant 2001 de Kubrick, le film contribuera largement à donner ses lettres de noblesse au genre et marquera à jamais son évolution (Star Trek par exemple qui débutera 10 ans plus tard n’aurait sans doute jamais existé sans Planète interdite). Le film a assez bien vieilli, malgré les caractéristiques courantes à l’époque de l’âge d’or de la Science-Fiction : un vaisseau en forme de soucoupe volante, un équipage à l’uniforme de matelots, un robot à l’image de l’adjudant efficace comme Asimov en rêvait, bref les ingrédients classiques du rétro-futurisme… Mais on tient là une réussite artistique. Les décors grandioses, bien qu’intégralement tournés en studio font aujourd’hui encore grandement le charme désuet du film. La musique synthétique qui donne une ambiance particulière reste toujours aussi inquiétante et singulière. Un grand soin fut apporté aux effets spéciaux (la création du monstre de l’Id fut confiée aux animateurs du studio Disney) et si à la vue des derniers progrès de l’animation par ordinateur le sourire est de mise, le charme opère. Si beaucoup de temps et d’argent ont été consacrés aux effets spéciaux et à tout ce qui fait l’habillage du film, il est heureux de constater que, contrairement aux erreurs récurrentes du cinéma, ces investissements n’ont pas été faits au détriment du scénario.

*

Car Forbidden Planet renouvelle l”avertissement de Paul Valéry au lendemain de la Première guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles ». Une décennie après la folie de la Seconde Guerre Mondiale, le vaisseau des « Planètes unies » peut bien évoquer la toute récente ONU. Il n’en demeure pas moins que dans le contexte de la Guerre froide, avec sa hantise de l’Apocalypse nucléaire, cette nostalgie d’un passé brillant anéanti par la folie de ses contemporains qui ont voulu s’élever au rang de dieux s’achève avec une méditation anthropologique et philosophique. Quelles que soient les intentions des hommes, il existera toujours une part d’ombre, cette pesanteur au charnier dont parlait Céline ; sans cesse à débusquer, pour reprendre les termes de la psychanalyse, jusque dans l’inconscient de chaque être. Le docteur Morbius décédé, le commandant contemple de son vaisseau, Altair IV, la « planète interdite » qui explose et clôt l’aventure d’une phrase lapidaire : « It’s true, it will remind us that we are, after all, not God. ». Il reste intéressant de constater qu’une fois débarrassé de ses gadgets, soucoupe volante, Robby le robot et pistolets lasers désintégrateurs, le film de Fred McLeod Wilcox sert un scénario qui penche vers un certain pessimisme.

Porteur de vérité

Il resta à l’hôpital pendant toute la fin du Carême et la Semaine Sainte. Déjà convalescent, il se souvint de ses rêves du temps où il était couché fiévreux et délirant. Il avait rêvé que le monde entier était condamné à devenir la victime d’un fléau inouï et effrayant qui venait d’Asie et envahissait l’Europe. Tous devaient y succomber, excepté certains élus, fort peu nombreux. Des trichines d’une espèce nouvelle avaient fait leur apparition ; c’étaient des vers microscopiques qui s’insinuaient dans l’organisme de l’homme, mais ces êtres étaient des esprits pourvus d’intelligence et de volonté. Les gens qui les avaient ingérés devenaient immédiatement possédés et déments. Mais jamais personne ne s’était considéré comme aussi intelligent et aussi infaillible que les gens qui étaient contaminés. Jamais ils n’avaient considéré comme plus infaillibles leurs jugements, leurs déductions scientifiques, leurs convictions et leurs croyances morales. Des villages, des villes, des peuples entiers étaient infectés et succombaient à la folie.
Tous étaient dans l’inquiétude et ne se comprenaient plus entre eux ; chacun pensait que lui seul était porteur de la vérité et chacun se tourmentait à la vue de l’erreur des autres, se frappait la poitrine, versait des larmes et se tordait les bras. On ne savait plus comment juger ; on ne pouvait plus s’entendre sur le point de savoir où était le mal et où était le bien. On ne savait plus qui accuser ni qui justifier. Les gens s’entretuaient, en proie à une haine mutuelle inexplicable. Ils se rassemblaient en armées entières ; mais à peine en campagne, ces armées se disloquaient, les rangs se rompaient, les guerriers se jetaient les uns sur les autres, se taillaient en pièces, se pourfendaient, se mordaient et se dévoraient. Le tocsin sonnait sans interruption dans les villes ; on appelait, mais personne ne savait qui appelait et pour quelle raison, et tous étaient dans une grande inquiétude. Les métiers les plus ordinaires furent abandonnés parce que chacun offrait ses idées, ses réformes et que l’on ne parvenait pas à s’entendre ; l’agriculture fut délaissée. Par endroits, les gens se rassemblaient en groupes, convenaient quelque chose tous ensemble, juraient de ne pas se séparer mais immédiatement après, ils entreprenaient de faire autre chose que ce qu’ils s’étaient proposé de faire, ils se mettaient à s’accuser entre eux, se battaient et s’égorgeaient. Des incendies s’allumèrent, la famine apparut. Le fléau croissait en intensité et s’étendait de plus en plus. Tout et tous périrent. Seuls, de toute l’humanité, quelques hommes purent se sauver, c’étaient les purs, les élus, destinés à engendrer une nouvelle humanité et une nouvelle vie, à renouveler et à purifier la terre : niais personne n’avait jamais vu ces hommes, personne n’avait même entendu leur parole ni leur voix.

F.Dostoïevski, Crime et Châtiment, 1867

Pub

Il y a une pub débile en ce moment dans le métro parisien. Enfin, la publicité est débile par nature, mais celle-là l’est encore plus que d’habitude. Elle vient du laboratoire de l’égalité, ou un nom à la con dans ce genre.
On voit un homme au boulot, en train de passer un coup de téléphone, assis sur une femme. « Les femmes, on continue à s’assoir dessus ou on change pour de bon ? » Ou un homme et une femme, assis chacun à leur bureau, sauf que celui de la femme est plus petit. « Homme femme, 17% de différence de salaire, 100% d’inégalité. » Un homme assis sur un aspirateur. « 80% des tâches ménagères sont assurées par les femmes, quelque chose que c’est tellement débile que j’ai oublié ce que c’est mais qui dit en substance qu’il est temps pour nous autres méchants phallocrates de nous y mettre. » Sans oublier le dernier, une mère de famille épuisé au milieu de trois ou quatre gosses. « Mercredi, 15 heures. Papa travaille, maman est en RTT. [Ou le contraire.] Où est l’égalité ? »
Les slogans sont tellement mauvais, tout est tellement naze dans cette campagne de pub, que je n’ai même pas envie de perdre mon temps à la décortiquer. En fait si, mais je n’ai pas le temps. Disons en gros : « tous des blancs, gna gna, différence de temps passé au bureau, gna gna, le père regrette peut-être de ne pas pouvoir voir ses gosses plus souvent, gna gna, l’Etat n’a pas à se mêler de la division des tâches ménagères au sein du couple, gna gna. »
Mince, depuis le temps que vous me lisez, vous devriez être capable de le faire tout seul. Mais bon, comme je vous le disais, je n’ai pas le temps de développer, et je compte d’ailleurs à l’avenir faire plutôt des articles courts sur le modèle de l’Amiral Wolland.
Ce qui m’a fait le plus bondir, quand j’ai vu ces affiches sur les murs du métro, c’est de penser que ça vient de l’Etat. Car enfin, résumons la situation : le monde traverse la pire crise économique depuis la Seconde guerre mondiale, crise qui se manifeste notamment par une dette publique abyssale menaçant d’engloutir la totalité des Etats occidentaux.
Et donc, alors que la première mission du gouvernement et de l’administration devrait être de sabrer à grand coup de lance-flamme dans toutes les dépenses publiques qui ne sont pas absolument indispensables, quelqu’un n’a rien trouvé de plus intelligent que d’utiliser de l’argent public pour ça.

S’il fallait un seul exemple pour prouver que le monde moderne marche sur la tête, ce serait celui-là.

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