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Archive for avril 2011

Blues

Doit-on se conforter dans le désabusement ? Sommes-nous vraiment des enfants de la zone grise ? Je ne répondrais pas à la deuxième question, ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse ici. Pourquoi considérer que tout est dérisoire? Parce que tout est absurde? Et qu’est-ce qui est absurde?
Se poser ces questions, blogger d’un certain point de vue, c’est déjà avoir renoncé à la vie machinale, ne pas être une âme morte et ne pas sombrer dans un conformisme inconscient. La lassitude ferme un cycle et en commence un autre. D’ailleurs le choix est simple, ou bien le retour au métro-boulot-dodo ou encore le réveil définitif et sans retour. Bleu ou rouge.

La manière dont vit notre société? Soit, mais alors que faire dit souvent Anthony. L’alternative se jouerait donc entre un début d’action et le dilettantisme tragique. Je ne sais pas si c’est cette posture que Nice Guy ne semble guère apprécier, mais son billet est intéressant à plus d’un titre. Il pourrait être indifférent que les progressistes se suicident si ceux-ci n’avaient pas le mauvais goût de considérer leur modèle comme universellement -même si cet universel ne concerne en fait que l’Occident- applicable. Quand on vit comme eux à un degré de folie, la mort n’est rien, mais le comble c’est qu’ils ne veulent pas se détruire seul, il faut entraîner un monde avec soi. Et ce monde nous est inévitable. Vivre en Anarque semble difficile à priori, sauf si l’on en a les moyens et la motivation. Le modèle de Jünger, aussi intéressant soit-il n’est même pas un modèle individuel qui pourrait être suivi à suffisamment grande échelle.

Notre monde meurt et nous devons y vivre, nous voulons nous échapper mais il faut bien assumer le réel, la morale actuelle est dégueulasse et pourtant nous croyons irrésistiblement au devoir. La contradiction est difficile à supporter. Stag en fait une manière d’écrire. Elle a son efficace et semble inspirer. Cet art j’en suis incapable. Parce que malgré tout je ne déteste pas ce monde. J’irais plus loin, la haine voué par certains -même si d’excellentes raisons peuvent être invoquées- me fait toujours penser à un conditionnement inversé, mais aussi à une grave erreur tant dans les faits que dans les principes car ceux là prouvent bien qu’ils lui accordent ce qu’il ne mérite pas du tout : une réalité absolue. Ils oublient ainsi au passage – ce qui est logique chez des gens qui passent en réalité plus de temps à suivre l’actualité qu’à lire des traités de métaphysique et à les méditer réellement. La société actuelle, que leur imagination exaltée a transformée en une sorte de monstre qui les hante jour et nuit, devient alors l’objet de leur rage destructrice. Peut-être est-elle justifiée? Seulement, c’est le combat du pot de terre contre le pot de fer, dont l’issue ne fait pas le moindre doute. Je n’ai plus de crainte quant à l’avenir : « … si l’on veut aller jusqu’à la réalité de l’ordre le plus profond, on peut dire en toute rigueur que la « fin d’un monde » n’est jamais et ne peut jamais être autre chose que la fin d’une illusion » (Nietzsche) ; « … le destin du monde moderne n’est nullement différent ni plus tragique que l’événement sans importance d’un nuage qui s’élève, prend forme et disparaît sans que le libre ciel puisse s’en trouver altéré ». Ou pour prendre une référence cinématographique récente (le début de True Grit) : « rien n’est gratuit en ce bas monde! ». Non rien, tout se paie. Cela est-il suffisant? Probablement que non . Mais c’est déjà un bon début.

Camus écrivait que Balzac terminait ses conversations sur la politique et le sort du monde en disant : « et maintenant revenons aux choses sérieuses », préférant parler de littérature.

En revanche ce qui me donne réellement le blues, c’est la surdité. Il y a quelques jours avec une collègue, nous étions venus à discuter des logements sociaux, elle était pour la SRU, pas tant pour des raisons de principes que pour des motifs assez pragmatiques et loin d’être stupides. Moi moins. Sans développer sur le déroulement de la conversation, le désaccord était évident, mais j’ai préféré battre en retraite. Le libre dialogue était impossible et la raison n’en est pas le progressisme ou alors celui-ci en est une manifestation (trop) évidente. Je me suis retrouvé sans l’avoir prévu et encore moins voulu dans une de ces situations où chaque équivoque, chaque malentendu entraîne le silence définitif. Toute personne normale pourrait et devrait penser que au contraire c’est le mot simple et le langage clair qui peut sauver de cette mort. Non au contraire, nous vivons dans le temps des monologues et des oukazes. Et c’est cela le grand drame de l’époque, personne ne parle ni écoute. Et ceux d’en face déclament sur toutes les ondes leur évangile. On peut couper les ondes, cela est même nécessaire, mais ce n’est qu’une première étape. Pour que le monde ne nous change pas.

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Je vais faire court et rapide, sinon c’est le genre d’article à finir à la corbeille par changement d’humeur. C’est peut-être la place qui lui revient.
Je fais suite à l’article de Hordalf, qui semble mettre un terme à son activité. Son billet trouve résonance dans une partie de moi.
J’oscille constamment entre deux extrêmes. L’espoir transcendant et le profond dégoût de tout.
Parfois, les mêmes démons me chuchotent les mêmes choses. Ils me disent que tout est vain. Ils me disent que je suis le seul dans mon putain de cercle d’aveugles et d’hypocrites à me préoccuper d’un pays déjà crevé. Que je n’ai rien à gagner, à risquer l’ulcère pour pas un rond. Pourquoi on se fait autant chier? On ne sauve pas ce qui est condamné à mort. Son trépas est un spectacle qui nous est donné, imposé pour être plus précis. On n’arrêtera pas le progrès, ni les progressistes. L’espoir du contraire serait une perte de temps et d’énergie.
Hordalf, à l’instar d’une Marla Singer, prend la fatalité comme une liberté ; Celle du détachement le plus total. Si j’avais été plus vieux, d’une ou deux décennies tout au plus, il est fort possible que j’en serai arrivé au même point. Nous sommes tout un tas, aspirés par la même soif d’absolu, mais dans des directions différentes.
Parfois donc, j’ai envie d’envoyer tous ces cons se faire foutre. Mais pas sans aveux, il faudra bien qu’ils sachent que ce que je vomis sur leur vie, leurs occupations futiles, leurs mœurs et leurs opinions. Que je me contente largement de l’amitié de quelques personnes d’exception, et de l’amour d’une seule. Puis j’irai me noyer dans les eaux agitées d’un travail qui ne l’est pas moins. Et que ça paie assez pour mener une vie complètement hédoniste aux yeux du monde. Quoiqu’il serait encore mieux de disparaître à ses yeux méprisables, de ne plus avoir à subir sa présence moralisatrice et pervertie. Et ne surtout plus penser à ce qui occupe mon esprit à longueur de journée, mais qui ne trouve plus toujours la même hargne. Me vider l’esprit par le travail et par le sport, et jouir de toutes les choses de la vie qui passe à ma portée.
Si je suis condamné à mener bataille pour des causes perdues, alors je serai ma propre cause. Quand on a rien à perdre, on a tout à construire. Tant qu’à construire, autant que ce soit très haut et très loin. De manière à ne plus distinguer certaines choses.

Parfois, voilà ce à quoi je pense.

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Ma jeunesse en Arcadie

La scène commence vraisemblablement dans les années 1920 avec la tentative d’un aviateur, s’appelant semble t-il Phantom F. Harlock tentant de dépasser une chaîne de montagnes en Nouvelle-Guinée, qui par dépit, et gagné par les hallucinations suite au froid et à la fatigue finit par larguer son carburant afin d’alléger son appareil. S’il réussit, nous ne le saurons pas. S’il survit pas davantage. Là s’arrête la scène et là commence l’Arcadie de ma jeunesse sortie en 1984 et racontant la genèse d’Albator (Harlock en japonais). Un commencement qui s’ouvre sur une fin, celle de la Terre vaincue par les Illumidas, une race extra-terrestre à l’aspect humanoïde, et les ruminations d’Albator, officier terrien transportant un convoi de réfugié et qui choisit volontairement de faire échouer son vaisseau (l’ombre de la mort) afin de le rendre inutilisable à l’occupant.

Pourquoi vais-je parler d’Albator?

Parce que c’est un excellent anime, raison au fond suffisante, j’adore sa musique, l’atmosphère, celle plutôt colorée mais faussement enfantine d’Albator 78, celle plus sombre d’Albator 84 (les nombres se réfèrent à l’année de sortie). Mais dans l’Arcadie de ma jeunesse, qui de la série est le plus aboutie, c’est l’évolution d’Albator qui me fascine. Celle d’un soldat, devenu rebelle, celle d’un rebelle devenu anarque. Références Jungeriennes. Mais là où le grand Ernst recourait aux forêts, Albator lui recours à la mer étoilée. Mais au début du film, nous n’en sommes pas là, la Terre est vaincue, Albator virtuellement au chômage technique et refuse de se mettre au service des Illumidas. Comme Junger (et comme chez Evola) deux tendances cohabitent chez Albator. Celle du désir d’une action sur le monde, ainsi qu’un éveil intérieur et personnel dont les résultats contredisent la première inclinaison. Rentré sur Terre, Albator rêve de résistance, mais toutefois, ne tarde pas à se convaincre qu’à une époque où les peuples sont devenus des masses informes, toute action extérieure est vouée à l’échec. La Terre a été vaincu, mais ce sont surtout les Terriens qui se sont effondrés. Et toute action ne peut que contribuer à renforcer le pouvoir des Illumidas. Hors à la toute fin, bercé par l’adagion d’Albinoni, on pourrait affirmer qu’Albator, devenu Anarque, fait sien les paroles de Nietzsche dans Zarathoustra : « Suivez les chemins qui sont vôtres. Et laissez peuples et nations suivre les leurs – de sombres chemins, en vérité, sur lesquels ne brille plus une seule espérance. Laissez régner les boutiquiers là où rien ne brille plus que l’or des boutiquiers. Les temps des rois sont passés ; ce qui de nos jours porte le nom de peuple ne mérite pas de rois ». La Terre a décidé de collaborer avec les Illumidas, les Terriens l’approuvent, alors Albator part, on ne sauve pas quelqu’un qui a décidé de se perdre.

Mais les raisons de ce départ, de quitter la Terre pour la mer d’étoiles, à la recherche de son Arcadie, qu’il nommera « la planète idéale » dans les épisodes qui suivront le film et dont la description fait furieusement pensé à l’Utopia de More. Ces raisons-là expliquant cette attitude ne peuvent pas du tout être qualifiées de purement « individuelles », mais relèvent bien plutôt d’une question de nature propre et de vision du monde. D’héritage et de fidélité au sang aussi. J’y reviendrais.

J’écrivais qu’Albator est un guerrier, d’abord un soldat puis un pirate, or, un guerrier, c’est avant tout un être qui veut vivre avec la totalité de soi-même et du monde, « sans soustractions, exceptions ni choix » (Nietzsche), ce qui est toujours la meilleure façon de ne pas se payer de mots. Et Albator parle peu. Le guerrier n’est pas naturellement porté à déclarer le monde irréel et à s’en évader, mais a plutôt tendance à se demander quel est son degré de puissance sur les êtres et les choses qui l’entourent. Dans l’Arcadie de ma jeunesse, il est quasi-nul. Mais tout au long du film Albator n’est que par la somme de ses échecs, des adversités qu’il a endurées, des souffrances qui l’ont ennobli (la mort de sa fiancée, après avoir été sauvé par des Tokargiens qui le payèrent au prix de la destruction de leur planète qu’Albator ne put sauver à temps), et par sa familiarité avec la présence muette de la mort (il a failli mourir dans une nébuleuse à bord de l’Atlantis son nouveau vaisseau), seule capable de conférer une dignité à « tout ce qui vit ». Sa posture, qui est celle des yeux fermés, bras croisés, dans une quasi-méditation, il devient le Dernier homme debout contre le temps qui laisse braire les décadents Terriens et nargue les tout-puissants Illumidas.
Albator est détaché, mais son détachement est le signe d’une révolte intégrale, d’un non qu’il ne clamera jamais à voix haute mais qu’il assume. En cela il y a de la noblesse et de la beauté, qui n’a rien à voir, avec la petitesse de ceux qui exaltent d’autant plus le détachement qu’il ne leur coûte rien.

Je parlais de fidélité au sang et à la lignée. L’Arcadie de ma jeunesse est traversée par deux flash-back, j’ai mentionné le premier. Le deuxième met en scène un autre ancêtre d’Albator, Phantom F. Harlock II, pilote dans la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale. On apprend également qu’Albator descend d’une longue lignée de chevaliers-mercenaires allemands. Durant ce flash-back, pour résumer, Harlock II sauve Toshiro (l’ancêtre du constructeur de l’Atlantis et meilleur ami d’Albator) et l’extrade en Suisse avant de mourir sous les balles de résistants français (le flash-back a été quasi-censuré dans la version française). Le premier ancêtre dépeint meurt pour avoir voulu suivre un rêve. Le deuxième se fait tuer laissant une impression d’inachevé. Né trop tôt pour pouvoir s’exiler dans l’espace, né trop tard pour avoir connu l’époque des authentiques chevaliers, il témoigne la mort de l’Europe libre. Mais son descendant, en quittant la Terre, pour la voie du proscrit, en troquant l’uniforme rouge de l’armée Terrienne, pour le drapeau noir à tête de mort, celui des Hommes libres, dressés contre le temps, Albator continue et achève la voie tracée par ses ancêtres. Trahir pour mieux rester fidèle. Fromage plus écrivait que la morale est ascension, la formule est jolie et elle est valable au sens propre comme au figuré pour notre pirate. Sa liberté a un sens bien différent, elle est un héritage plutôt qu’un principe abstrait, une création ex-nihilo.

Dans un ultime pied de nez, que le combat final opposant Albator à Zeda, le chef des forces armées Illumidas, n’a pas pour but de sauver la Terre, mais parce que celui-ci ne veut le laisser partir et perdre la face.

Assumant la différenciation totale, par rapport aux autres Terriens, et même par rapport à lui même, Albator puise sa force dans un monde en dissolution. Le monde brisé dépeint dans l’Arcadie de ma jeunesse, ou bien le monde décadent dans Albator 78. Différenciation, presque muette, qui ne se nie pas elle-même pour nous faire pressentir que la vérité est toujours au-delà des mots, ces traîtres, ce faux discours qui ne serait qu’une logorrhée. Dans un texte de l’école Madhyamaka je lisais cette phrase fascinante « Le dernier mot (ou le mot ultime), c’est le silence des âryas. » Des âryas, donc des nobles. Mais, comme le dit l’adage, « noblesse se tait ».

Et Albator parle peu.

« Toute sagesse et, à plus forte raison, toute métaphysique, sont réactionnaires, ainsi qu’il sied à toute forme de pensée qui, en quête de constantes, s’émancipe de la superstition du divers et du possible. Contradiction dans les termes qu’un sage, ou un métaphysicien, révolutionnaire. A un certain degré de détachement et de clairvoyance, l’histoire n’a plus cours, l’homme même cesse de compter : rompre avec les apparences, c’ est vaincre l’action et les illusions qui en découlent. Quant on s’appesantit sur la misère essentielle des êtres, on ne s’arrête pas à celle qui résulte des inégalités sociales, ni on ne s’efforce d’y remédier. »

Julius Evola

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Les possédés

« Piotr Verkhovensky: We believe that our program is right and that everyone, upon accepting it, will be happy. Here is why we are resolved on blood, because happiness will be bought with blood.

Stepan Verkhovensky: And what if it will not be bought, what then?

Piotr Verkhovensky: We are certain that it will be bought, and this is enough for us. »

Cet extrait (dont je n’ai pas trouvé la version française, pas envie de me retaper les 800 pages) résume plus ou moins tout de la prophétie sur la révolution athée à venir. Dostoïevski ne comprenait pas le révolutionnaire moderne comme l’agent chargé d’exécuter la fin d’un âge, pour le remplacer par un autre celui des Lumières et du bonheur.
Pour autant il est un peu rapide de dire que c’est la classe intellectuelle des années 1840-1860, pétrie des idées générales venu de la France révolutionnaire, qui a engendré une génération de militants. En aparté on peut noter que dans les Possédés, Dostoïevski a donné une connotation biologique à cette filiation, le père (Stepan) étant l’archétype de l’intellectuel libéral, le fils (Piotr) incarnant le nihilisme à venir. Pourtant l’intelligentsia qui a précédé la révolution d’Octobre a exhibé les traits de la rébellion politique et religieuse et les bolcheviques qui s’emparèrent du palais d’Hiver un soir d’octobre 1917, 36 ans après la mort de Fédor, se perçurent bien comme les ingénieurs des âmes et les constructeurs de la nouvelle tour de Babel. Car le socialisme n’a rien à voir avec la question ouvrière, mais avec de l’athéisme et de la construction de la deuxième tour de Babel, qui à la différence de la première n’aurait pas pour but d’atteindre les cieux mais de ramener les cieux sur terre.

Dostoïevski a été le premier et celui qui comprit le mieux, les motivations religieuses poussant les révolutionnaires à vouloir s’emparer des corps et des âmes (quand bien même ils affirmaient ne pas y croire) et devenir les nouveaux intercesseurs. Les héros rebelles, qu’ils soient Raskolnikov, Ivan Karamazov ou Piotr Verkhovensky ne sont pas athées au sens strict du terme. Probablement croient-ils en Dieu. Simplement ils le refusent. Ils refusent une rédemption qui nécessiterait la souffrance qui la précède, celle des enfants pour Ivan, le trafic de l’usurière qui envoient des familles dans la pauvreté pour Raskolnikov. Face à cela il ne s’agit pas d’être bon ou même de chercher à l’être. Puisque le mal existe et que Dieu ne fait rien alors l’Homme fera. On peut y voir une parallèle avec le Satan tel que représenté dans le livre de Job. Satan reconnaît la supériorité de Dieu, mais cherche à le tester, le provoquer, ainsi que la foi de ceux qui croient en lui. Pour les en détourner. Ivan se détourne du royaume de Dieu, il refuse la rédemption et l’immortalité, si cela signifie accepter le malheur sur Terre. Raskolnikov, en tuant l’usurière, est convaincu de faire le bien. Une marche vers le bien qui risque d’être en sanglante tant la route vers le nouveau royaume ne se pense qu’en terme de foi inconditionnelle.

Étrange évolution, refusant Dieu car refusant le mal, c’est en cherchant sa propre règle que Raskolnikov et Ivan reconnaissent la légitimité du meurtre. Ivan se révolte contre un Dieu meurtrier; mais dès l’instant où il raisonne sa révolte, il en tire la loi du meurtre. En même temps il déteste la peine de mort. Le marxisme étant l’aboutissement du raisonnement de la révolte, il réussit le prodige de transformer des meurtriers en juges et leurs victimes en coupables.

Le plus intéressant reste que Dostoïevski eut beau haïr la perspective d’une telle révolution, il ne pouvait pas imaginer d’alternatives car il n’y avait déjà plus personne en face. Il est toujours difficile comment à peine 10 000 bolcheviques aient pu contrôler la Russie. La même question peut se poser à propos de la révolution française. Dans ses mémoires d’outres-tombe, pourtant écrites 40 ans après, Chateaubriand semble perdu plus qu’autre chose, comme pris dans un tourbillon qu’il ne put arrêter.

« A ce tout est permis commence vraiment l’histoire du nihilisme contemporain. La révolte romantique n’allait pas si loin. Elle se bornait à dire, en somme, que tout n’était pas permis, mais qu’elle se permettait, par insolence, ce qui était défendu. Avec les Karamazov, au contraire, la logique de l’indignation va retourner la révolte contre elle-même et la jeter dans une contradiction désespérée. La différence essentielle est que les romantiques se donnent des permissions de complaisance, tandis qu’Ivan se forcera à faire le mal par cohérence. Il ne se permettra pas d’être bon. Le nihilisme n’est pas seulement désespoir et négation, mais surtout volonté de désespérer et de nier. »

Albert Camus, l’Homme révolté

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Je suis une légende

Puis un silence soudain se fit, comme si une lourde couverture se fût abattue sur la foule. Tous les visages blêmes étaient levés vers lui. Il fit un pas en arrière et une pensée étrange surgit dans son cerveau : « A présent, c’est moi, le monstre… » Le concept de « normalité » n’avait jamais de sens qu’aux yeux d’une majorité, après tout…
Cette idée, et ce qu’il lisait sur leurs visages — une horreur mêlée de crainte et de dégoût — lui firent prendre conscience qu’ils avaient peur de lui. Pour eux, il incarnait une terrible menace, un fléau pire que la maladie avec laquelle ils avaient appris à vivre. Il était un invraisemblable spectre qui laissait comme seule preuve de son existence et de son pas- sage les cadavres exsangues de ceux qu’ils aimaient. Et il comprit ce qu’ils ressentaient à sa vue, et il ne leur en voulut pas. Sa main se crispa sur le petit sachet qui contenait les pilules. Il pouvait se sous- traire à la violence, il pouvait éviter d’être mis en pièces sous leurs yeux…
Robert Neville regarda le nouveau peuple de la Terre. Il savait qu’il n’en faisait pas partie. Il savait que, pour ces gens, comme les vampires, il était une malédiction, un objet de sombre terreur, qui devait être détruit.
Il leur tourna le dos, et s’appuya au mur pour avaler les pilules.
« La boucle est bouclée, pensa-t-il au moment de sombrer dans la nuit définitive. Une nouvelle terreur est née de la mort, une nouvelle superstition s’installe dans le monde…Je suis une légende… »

Richard Matheson, Je suis une légende

 

Je ne sais pas à quoi est dû mon regain d’intérêt vers la science-fiction. Même si je récuse d’emblée cette qualification, tant c’est le second aspect qui l’emporte toujours alors que la caution scientifique est toujours évanescente, voire inexistante. Dans Je suis une légende, les pages scientifiques y sont même franchement ridicules. Mais le roman est très bon,et soudainement dans les 20 dernières pages l’étincelle jaillit à mesure que le destin de Neville -le dernier Homme sur terre- se referme. Neville ne se paye pas de mot, peut être parce que ce n’est qu’à la fin, qu’il comprend comme le lecteur que échappatoire est impossible après avoir épuisé les solutions proposées par la religion et la science. Pourquoi les hommes sont-ils devenus des vampires? Au fond nous ne le savons pas vraiment, mais ce n’est pas de l’extérieur qui vient la menace. Evola rappelait très bien que le seul combat n’est autre que celui de l’homme contre lui même. La grande guerre sainte est la lutte de l’homme contre les ennemis qu’il porte en soi. Plus exactement, c’est la lutte du principe le plus élevé chez l’homme contre tout ce qu’il y a de simplement humain en lui, contre sa nature inférieure. Mais dans le roman de Matheson, une telle idée est hors de propos. Neville se désagrège parce qu’il comprend qu’il va mourir et qu’il n’y aura plus d’éternité ni culturelle, ni biologique. Alors il faut accepter de mourir sans se payer de mot, sans grand discours, mais sans haine et après avoir mis tout ses regrets derrière soi. Se dévouer tout entier à un but ultime : survivre ! Pour qui ? Pour quoi ? Être le dernier de sa race ? Comme un pied de nez à ce destin qui a décidé d’occire l’humanité ? Avec acharnement, toujours solitaire, Neville se bat. Contre la nature, contre les vampires, contre le destin, contre lui même. Passant de doutes en certitudes, aux abords de la folie, dans une immense et cruelle solitude. Mais de celle que l’on ne souhaite jamais connaitre.

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