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Archive for mai 2011

Un rituel qui aura désormais cours sur No Country : le texte du dimanche. Bonne lecture !

Il y a des maladies qui couvent longtemps, mais qui ne deviennent manifestes que lorsque leur oeuvre souterraine est pratiquement parvenue à son terme. Il en est ainsi de la chute de l’homme tout au long des voies de ce qu’il glorifia comme la civilisation par excellence. Si les modernes ont pris conscience aujourd’hui seulement d’un sombre destin pour l’occident, depuis des siècles ont agis des causes, qui ont établi en profondeur des conditions spirituelles et matérielles de dégénérescence, au point d’enlever à la plupart des hommes la possibilité non seulement de la révolte et du retour à la normalité, mais aussi, et surtout, la possibilité de comprendre ce que normalité et santé signifient.

Aussi, pour sincère que puisse être parfois l’intention de certains de ceux qui lancent aujourd’hui l’alarme et s’insurgent, est il impossible de se faire des illusions quand aux résultats. Il n’est pas facile de se rendre compte jusqu’à quelle profondeur il faudrait creuser avant de rencontrer la racine première et unique dont les formes désormais les plus ouvertement négatives aux yeux de tous, mais aussi tant de formes – que même les esprits les plus audacieux ne cessent de présupposer et d’admettre dans leur propre façon de penser, de sentir, de vivre – ne sont pas les conséquences naturelles et nécessaires. On « réagit », on « conteste ». Comment pourrait-il en être autrement devant certains aspects désespérés de la société, de la morale, de la politique et de la culture contemporaines ? Mais il s’agit – précisément et uniquement – de « réactions », non d’actions, non de mouvements positifs partant de l’intérieur et attestant la possession d’un fondement, d’un principe, d’un centre. Or en Occident, on a trop joué, et trop longtemps, avec les accommodement et les « réactions ». L’expérience a montré que rien de ce qui importe ne saurait être obtenu par cette voie. Il ne s’agirait pas, en effet, de se retourner sans cesse comme un agonisant dans son lit, mais de se réveiller et de se mettre debout.

Les choses en sont arrivées à un point tel que l’on se demande aujourd’hui qui serait capable d’assumer le monde moderne, non dans l’un de ses aspects particuliers – « technocratie », « société de consommation », etc. -, mais en bloc, jusqu’à en saisir la signification ultime. C’est de là pourtant qu’il faudrait partir. Mais pour ce faire, il importe de sortir du cercle fascinateur. Il faut savoir concevoir ce qui est autre – se doter d’yeux nouveaux et d’oreilles nouvelles pour des choses perdues dans le lointain, devenues invisibles et muettes. Ce n’est qu’en remontant aux significations et aux visions qui prévalaient avant l’établissement des causes de la civilisation présente, que l’on pourra disposer d’un point de référence absolue, d’une clé pour comprendre effectivement toutes les déviations modernes – et pour trouver en même temps la tranchée intenable, la ligne de résistance infranchissable destinée à ceux auxquels il sera donné, malgré tout, de rester debout. Seul compte, aujourd’hui, le travail de ceux qui savent se tenir sur les lignes de crête : fermes sur les principes ; inaccessibles à tout compromis ; insensibles devant les fièvres, les convulsions , les superstitions et les prostitutions sur le rythme desquelles dansent les dernières générations. Seule compte la résistance silencieuse d’un petit nombre, dont le présence impassible de « convives de pierres » sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeures, à construire un pôle qui, s’il n’empêchera certes pas ce monde d’égarés et d’agités d’être ce qu’il est, permettra cependant de transmettre à certains la sensation de la vérité – sensation qui sera peut-être aussi le déclic de quelque crise libératrice.

Julius Evola, Révolte contre le monde moderne

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Merci à Paul-Emic qui m’a poussé à écrire ce billet.

Soyons honnête, globalement on lit des choses intéressantes dans la droitosphère. Je cherche à dire que si un honnête homme cherche un point de vue intéressant, original et parfois drôle. c’est l’endroit où il faut aller pour y trouver un point de vue. Avec les blogs de geek. Évidemment parfois de drôles d’idées y circulent. Des idées comme quoi des gens comme Anthony cacheraient un sac d’or sur eux (ce qui est vrai d’ailleurs) et domineraient en secret le monde, mais passons ce n’est pas le sujet ici. Des approximations circulent aussi qui sont de conséquences diverses. Des contresens qui reviennent de manière assez récurrente. L’un d’entre eux, sur le regroupement familial « instauré par le tandem Giscard/Chirac ». Par « regroupement familial » entendre le premier pas vers l’ouverture à l’invasion migratoire venu du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.

Sauf que c’est faux.

Certes le 29 avril 1976, parut un décret réglementait les conditions dans lesquelles un travailleur étranger séjournant régulièrement en France pouvait être rejoint par les membres de sa famille. Je passe sur les détails mais selon ce décret seuls quatre raisons pouvaient permettre de refuser l’entrée de la famille sur le territoire : durée de résidence en France du chef de famille trop courte, ressources insuffisantes, conditions de logement inadaptées, nécessités de l’ordre public. Régime plutôt libéral certes, mais parler de laxisme migratoire me semble ici exagéré. Pourtant le 10 novembre 1977 parut un autre décret (j’en profite pour dire et cela en dit long qu’il y a 30 ans la politique migratoire pouvait être orienté par décrets, maintenant le législateur ponds des textes sur le montage des fêtes foraines et des chiens dangereux) qui seulement suspendait l’application du précédent pour une durée de trois ans à l’exception des membres des familles ayant expressément renoncé à chercher un emploi sur le territoire français.

Un an plus tard, sortait la décision GISTI, du Conseil d’État. Cliquez sur le lien pour voir ce que contenait la décision et ce que désigne le sigle. Vous comprendrez vite.
Pour résumer le décret du 10 novembre 1977 fut annulé.

« Considérant qu’il résulte des principes généraux du droit et, notamment du Préambule de la Constitution du 27 oct. 1946 auquel se réfère la Constitution du 4 oct. 1958, que les étrangers résidant régulièrement en France ont, comme les nationaux, le droit de mener une vie familiale normale ; que ce droit comporte, en particulier, la faculté, pour ces étrangers, de faire venir auprès d’eux leur conjoint et leurs enfants mineurs ; que, s’il appartient au Gouvernement, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, et sous réserve des engagements internationaux de la France, de définir les conditions d’exercice de ce droit pour en concilier le principe avec les nécessités tenant à l’ordre public et à la protection sociale des étrangers et de leur famille, ledit gouvernement ne peut interdire par voie de mesure générale l’occupation d’un emploi par les membres des familles des ressortissants étrangers ; que le décret attaqué est ainsi illégal et doit, en conséquence, être annulé ; »

Le droit à une vie familiale normale, loin de moi l’idée de la contester. Juridiquement le raisonnement est d’ailleurs imparable. Juridiquement. Maintenant on comprend mieux l’inquiétude formulée par Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques quand celui-ci écrivait à propos du formalisme juridique français « croyant qu’il suffit de régler les problèmes sur le papier pour que ceux-ci le soient effectivement ».
Le décret du 10 novembre 1977 n’a pas été annulé parce que contredisant le texte précédant qui ouvrait le droit au regroupement familial. Ce n’est pas le décret décidant de mettre en place le regroupement familial qui a conduit à la décision du Conseil, mais justement celle de le limiter. Et cette décision du Conseil se fonde sur des principes antérieurs au décret du 10 avril 1976, à savoir le préambule de 1946 (traduction dans le droit des principes du C.N.R, ce qui vous donne une idée). Donc le principe du regroupement familial pouvait être dégagé sans même l’existence d’un texte préalable. Que cela soit tombé en 1977 reste le fruit des circonstances. Y voir la marque de la volonté Giscardienne d’une page blanche est fausse. 

Donc n’en déplaise aux esprits simplistes qui comme le rappelait utilement Memento confondent trop souvent les intentions des acteurs et les effets de leurs actions ou de leurs actes, VGE n’a jamais inventé le regroupement familial mais a dû l’encadrer à la suite de cet arrêt du Conseil d’État (et a tenté de le faire avant) l’enjoignant à réglementer une immigration de peuplement qu’il fit tout pour enrayer. Et à l’époque le Chambellan de Giscard n’était pas Francis Bouygues comme le dit souvent Soral mais Michel Poniatoswki dont l’un des livres L’Avenir n’est écrit nulle part fait furieusement penser aux écrits du GRECE de la première période, Poniatowski dont un simple regard sur sa biographie wikipédia montre bien ses tendances droitières. J’irais même plus loin en disant que Giscard (sous l’influence d’un Ponia très sensible aux thèses de la Nouvelle Droite) fut peut être le seul chef de l’exécutif de droite à avoir sérieusement tenter de lutter contre l’immigration. Ce qu’il fut à peine plus d’un an après l’arrêt GISTI avec la loi Bonnet (janvier 1980) qui outre la suspension de l’immigration de travail, mettait en place une procédure de retour au pays. Loi que la gauche supprima en octobre 1981 après l’avoir vidé de son contenu auparavant.

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The New World (2005) de Terrence Malick

Le film commence par le prélude du Rheingold de Wagner, transposition musicale des jeux innocents des trois filles du Rhin, Woglinde Wellgunde et Flosshilde, avant l’arrivée d’Alberich qui démarrera la tétralogie. Le bonheur originel et le paradis sont confrontés à leur première tâche. L’histoire de l’Amérique se conçoit comme biblique, commençant avec l’Éden dont les Européens pensaient qu’il se trouvait à l’Ouest. Cette histoire se terminera par une Apocalypse que celle-ci soit entendue comme une fin du monde ou une révélation. Ou un Ragnarök.

The New World réinterprète la première rencontre entre les colons anglais et indiens dans la future ville de Jamestown, première colonie permanente fondée sur le territoire nord-Américain, en se centrant sur la romance entre Pocahontas et le capitaine John Smith. Prenant des distances avec la réalité historique, à moins qu’il ne faille la voir comme une métaphore du premier contact. Dans The New World ce sont bien les thèmes traditionnels de Malick qui reviennent, l’idéal contemplatif, l’antagonisme que l’on trouvait déjà dans The Thin Red Line entre la nature éternelle et immuable bouleversée par l’irruption d’une forme de la technique, les hommes se coupant du sol qui les nourrit. Pourtant cette forme de violence n’entame en rien la splendeur de l’univers, il a toujours existé des espaces heureusement mis hors de portée du plus grand nombre et il en restera toujours. Par la longue immersion de Smith dans la tribu indienne, Malick transforme le visionnage de The New World en une expérience sensorielle, le bruit de l’eau et du vent accompagné par le piano concerto de Mozart devient celui du reflet de la lumière sur l’eau et de l’amour grandissant entre l’anglais et l’indienne. Sur le coup, cette vision fait furieusement pensé aux stéréotypes idéalisant des Indiens innocents que décrivirent Colomb ou Las Cases. Farrel, par un monologue intérieur ne dit-il pas que les indiens sont  »gentle, faithful, loving, lacking in all guile and trickery ». Mais ce n’est pas un documentaire ethnologique, pas plus qu’une étude sur les civilisations pré-Colombienne, mais une réflexion sur l’Éden et la nostalgie du premier contact, des premiers instants perçus comme pur. Malick est obsédé par l’Éden ou peut être par l’obsession américaine envers le paradis de la Bible. Terrence ne nous fait partager simultanément la perspective des anglais et des indiens seulement parce qu’il n’en choisit aucune. Il s’agit bien d’inviter le spectateur à décentrer son regard pour le pousser à contempler. Contempler : à savoir, être vu par le monde. Pour Aristote, la contemplation marquait l’identité de ce qui voit et de ce qui est vu.


Mais cette communion va reposer, sur un mensonge, un malentendu, les Anglais ont d’autres plans en tête que les Indiens, même le bonheur entre John Smith et Pocahontas semble être condamné dès le départ. C’est un peu trop facilement que les deux parviennent à communiquer, malgré la barrière de la langue : Smith, n’apprendra jamais le dialecte indien; Elle, apprend l’anglais un peu vite, du moins dans sa dimension grammaticale – et que dire de ses monologues intérieurs, rendus par la voix-off, en anglais… Comme dans tous les films de Malick, la communication reste donc impossible. Smith et Pocahontas se rencontrent uniquement pour prendre conscience qu’ils sont voués à la séparation. Le paradis ne peut qu’être toujours déjà « perdu », et l’amour de Smith, que nostalgique, une ombre qu’il portera jusqu’à la mort. Le bonheur est ennuyeux. Smith n’aime que parce qu’il ne détient plus : quand il le possède, le bonheur n’est, selon ses mots, qu’un rêve ; sitôt enfoui, il devient la vérité, mais une vérité fugace, et l’explorateur préfère continuer sa route. Quand Pocahontas lui dit qu’il finira par trouver les Indes (pour lesquelles il l’a quittée), il ne parvient qu’à lui répondre qu’il les a, en réalité, dépassées. Clivage insurmontable ou l’on s’aperçoit que tout est déjà fini, que l’innocence si elle exista et désormais définitivement souillée sans possibilité de retour. Dans la scène de retrouvailles, toujours sur la musique d’Amadeus c’est à peine si ils se regardent et se parlent. Au fond c’est inutile, tout est déjà dit. C’est la Chute d’Éden.

« There are too many of them » dit l’oncle de Pocahontas à celle-ci, lors de sa visite à Londres à propos des colons qui arrivent. Ce sont les pionniers de la Nouvelle-Angleterre, les fondateurs de l’Amérique.

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Je sais DSK, l’immigration, l’Islam, etc, mais je m’en fous un peu. Et puis c’est mon associé Anthony qui est en charge de la rubrique actualité.


Cerner ce que l’on peut pompeusement appeler la métaphysique américaine par le cinéma. Cela ne sonne t-il pas comme un paradoxe de départ? Une contradiction première? De préférer l’image au concept, la narration libre plutôt que la démonstration?

Je n’ai jamais supporté cette tendance à analyser un phénomène avec les yeux de l’observateur auto-centré, un phénomène qui est un dérivé de la religion moderne, celle qui ne voit en l’Histoire du genre humain qu’un développement linéaire vers un bien toujours plus grand car les lendemains chantent et leur musique est plus douce que  celle des obscurs temps anciens. Je n’y adhère pas, et même si je devais admettre l’existence d’un devenir historique je le sais neutre car comme Rousseau, cet argument du lendemain meilleur n’est pas plus qu’une autojustification et n’a donc aucune valeur. En résumé je ne tenterais pas d’expliquer le débarquement des Pilgrim Fathers avec les yeux d’un français de 2011, mais de voir comment cet évènement fut perçu par les témoins eux-même. Donc si l’on veut comprendre les États-Unis il convient de commencer par l’opposé : comprendre comment les Américains se perçoivent eux-mêmes, et cela le cinéma y parvient justement parce qu’il illustre, met en sons et en couleurs ce qui au fond n’est qu’un mystère qui ne pourra être totalement éludé. Si chaque film peut être inclu dans un ensemble plus vaste, il se suffit à lui même. Les personnages qui y vivent sont des hommes, non des concepts, mais point totalement des individus. Peut-être sont-ils ces Types dont parlait Jünger ? Quand les dix films seront présentés, vous ne saurez pas exactement ce que je tente peut être maladroitement de nommer la métaphysique américaine. Mais il sera possible d’en cerner les grandes lignes, d’avoir peut-être ouvert un chemin. Tenter d’être un perpétuel interrogateur, c’est la condition première. Se demander ce qu’est l’Amérique, c’est bien poser la question de l’Être et seuls les fous peuvent prétendre y répondre. Il va falloir donc accepter la réponse incomplète. Probablement cela ne mènera nulle part. Soit.

J’admets volontiers qu’il existe un paradoxe fondamental dans toute démarche esthétique et c’est bien cette idée qui veut que l’art poétique, auquel le cinéma appartient permet de comprendre le mieux la réalité. La reproduction fidèle de la réalité n’est pas de l’art. Savitri Devi dont je citais un texte auparavant nous disait que nous avons tous des aspirations différentes. Manière polie de dire que l’on a mieux à faire. C’est pour cette raison que la tendance “réaliste” du cinéma (Ken Loach par exemple) consiste simplement à l’introduction à plus grande échelle de la réalité dans un format non adapté à priori.
Ce n’est pas un hasard si la montée du courant naturaliste a justement coïncidé avec l’émergence des romans à thèse, dont Zola fut l’initiateur. Une désincarnation des personnages assumée alors que les œuvres Flaubert, Renoir, Vigo et surtout Chaplin dans ses premières années sont inaccessibles si l’on a pas ce fameux  »cœur intelligent » dont parlait Finkielkraut (il a ouvert une piste intéressante Alain avec ce concept qui à l’avantage de la sincérité en lieu et place de n’être qu’une construction de l’esprit accouché sur le papier). Le Monde contre l’Individu. Le néoréalisme italien se distingue en cela qu’à la différence du cinéma soviétique et du cinéma issu de la nomenklatura française il n’a jamais fait de la réalité un point de vue, un postulat. Elle a souvent même servi à inaugurer de nouvelles façons de montages, ou à innover une structure dramatique (ce fut le cas de Malaparte et du célèbre film le voleur de bicyclette de Vittorio de Sica).

Si l’on veut comprendre l’Amérique la réponse ne se trouve pas dans les livres d’histoires aussi bon puissent-ils être mais dans la littérature et le cinéma. La Bible aussi. Dans le voleur de bicyclette De Sica n’employa que des acteurs non-professionnels, mais la vraie innovation du film réside ailleurs : en ne trahissant pas et en levant le voile sur l’essence des choses (le désespoir, le regard du fils sur le père, tensions entre individus au lendemain de la guerre), il permet au spectateur de les aimer dans son individualité.
J’ai donc choisi dix films, choix évidemment arbitraire et il va de soi que l’exhaustivité ne peut pas être un de mes objectifs, je ne suis pas critique de cinéma, donc si je m’intéresse à ces dix films c’est non seulement en ce qu’ils éclairent la métaphysique américaine mais aussi par leurs qualités artistiques.

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Saint-Loup (II)

Alors si le retour doit s’incarner, ce sera donc [j’explicite ce que pense Saint-Loup, non pas mon opinion personnelle] dans le national-socialisme et la révolution européenne. Je passe sur la transition de Saint-Loup d’une forme atténuée de socialisme et de pacifisme à son engagement dans la LVF, puis dans la Charlemagne. Son drame -si l’on considère que cela en est un- fut d’avoir été national-socialiste pour des raisons supérieures et plus nobles, et ne mélangeons jamais ne serait-ce qu’une seconde, sa figure avec la diarrhée théorique d’un Alfred Rosenberg. Le point commun rassemblant ses romans consacrés à la Seconde guerre (Les Volontaires, les Hérétiques, les SS de la Toison d’Or, etc) reste la mise en scène des aventures des volontaires étrangers engagés aux côtés de l’Allemagne et la dépiction d’une Waffen-SS comme embryon d’une future armée européenne, celle qui par sa victoire contre le communisme et la démocratie annoncerait la fin des États, et des principes de 1789. Cela fut-il vrai? Je n’en sais rien, il est vrai cependant que dès 1943, la Waffen-SS (j’entends par là les unités combattantes de la SS qui n’ont pas à voir avec les gardiens des camps) fut composée d’une majorité de non-allemands, mais il ne me semble pas déplacé de dire que cette forte présence est plus le résultat d’un certain pragmatisme (besoin de volontaires) que d’une volonté de construire une nouvelle Europe. Camus avait probablement raison quand il disait que Hitler cherchait à construire un Empire qui si il n’avait pas de vocation universelle, était déjà trop grand par rapport à sa pensée et ses objectifs de départ. Saint-Loup lui concevait déjà son Europe bâti sur le modèle de la Confédération Helvétique. Mais pouvait-il ignorer que le nazisme était avant tout un mouvement de conquête perpétuel qui ne pouvait s’arrêter qu’une fois le dernier ennemi vaincu. Mais cela signifierait réfuter son propre principe qui serait de dire que le nazisme ne s’arrête qu’au frontière du monde  blanc. Un pragmatisme aurait voulu de ne pas attaquer l’URSS en 1941. Mais ne pas l’attaquer en 1941, cela signifiait l’attaquer plus tard, laissant à Staline le soin de se renforcer. Ce serait également se renier, car être national-socialiste, c’est combattre pour la révolution européenne, contre les idées générales, contre les abstractions de l’âme, utiliser les moyens de la modernité pour faire aboutir l’idéal de l’éternel retour. Il faut donc commencer par défiler à Moscou et écraser le communisme. Si les Européens ne peuvent être devenus tous nazis en 1941, ils sauront en revanche être anticommunistes. C’est un début. Aucun des membres de la LVF ne se seraient battus contre des FFL ou des anglais. Et cela vaut pour les autres. Donc il faut attaquer l’URSS.

Les romans se déroulant sur le front de l’est sont tous divisés informellement en deux parties : la première (1941-1943) celle d’une extension, d’une redécouverte de l’Asie par l’Europe, celle d’une victoire qui est impossible, mais les soldats ne le savent pas encore, ou alors si mais ce destin ils le consentirent. Ils ont beau se battre courageusement, et ils se battirent courageusement, se battre à un contre dix a toujours été le lot des Européens. La beauté des paysages russes et caucasiens, la chronique d’une conquête impossible, c’est dans ces moments que Saint-Loup nous donne ses plus belles pages. L’épopée décrite sans pathos, prend un aspect désespéré et l’on se surprend à éprouver une certaine tristesse pour les vaincus. Dans Vie et Destin, Grossmann décrivait la période décisive allant d’octobre 1942 à février 1943 qui aboutit à l’encerclement de Stalingrad. Pour Saint-Loup c’est le début de la vague qui va déferler sur l’Europe, et après l’étirement d’une Wehrmacht qui marcha dans les pas d’Alexandre, vint le temps du reflux. La symétrie entre les deux œuvres (que Saint-Loup n’a pourtant jamais lu, le manuscrit de Vie et Destin ayant fini dans les coffres de la Loubianka jusqu’à la fin de l’URSS) est étonnant. Mais Grossmann chante une victoire amère. Saint-Loup baigne la chute de Berlin dans une atmosphère crépusculaire la défaite inexorable de l’Europe et la Résurrection attendue est repoussée pour un futur indéterminé. Il s’est identifié au national-socialisme parce qu’il y a vu une possibilité de libérer l’Europe de ce qui la tuait. Le communisme certes, mais pas seulement. Le nazisme s’auto-réfutait car son mouvement même l’aurait amené à assumer l’empire mondial. Or, Hitler n’était pas universaliste, Saint-Loup non plus. Mais quand Rosenberg disait « Nous avons le style d’une colonne en marche, et peu importe vers quelle destination et pour quelle fin cette colonne est en marche », il était conforme à sa logique particulière. Celle-ci ne se serait guère contenté de l’Europe blanche et confédérale dont rêvait Augier. Saint-Loup, viscéralement anti-étatiste et antinationaliste avait compris le dilemme et différents de ses personnages l’expriment dans ses romans : Que faire? L’Europe ne pourra se faire si la guerre est perdue, mais la guerre ne peut être gagné que si l’on fait l’Europe. Que si le pangermanisme est dépassé. Mais alors cela supposait le renforcement de l’État et la mobilisation totale, une Europe transformée en caserne. Cela n’était guère son rêve. Mais il estimait que le nazisme lui même devait être dépassé, une simple voie vers l’éternel retour, le plus fidèle. Mais peut-on passer de l’Europe en uniforme à l’Europe confédérale. 

Mais bon, de Saint-Loup je ne garde pas tout : c’était un grand romancier, mais inachevé, pire les années passant et dès 1963 (avec la parution des Volontaires, consacré à la LVF, et qui est son premier roman de guerre), son oeuvre s’est rempli d’un aspect doctrinal pompeux et artificiel. Une partie de son influence vient de là, et c’est par ce biais que je l’ai découvert, mais son talent s’en est vu gâché, ses livres des années 1970-1980 sont moins intéressant que les premiers. L’homme qui s’écriait et ce cri qui vient de l’âme ne se laisse pas oublier « Le principe esthétique n’est pas divisible » et qui « voulait faire entrer la beauté dans les coeurs » et réussit, a sombré dans une forme atténué mais évidente de didactisme. En devenant une sorte de gourou, il a cessé d’être un romancier et c’est la littérature qui y a perdu. A moins d’être un militant convaincu, son cycle des « patries charnelles » sent l’artifice et le roman à thèse.

Mais au fond, je lui reproche surtout de n’avoir pas su écrire l’équivalent français de Vie et Destin. Je reste persuadé qu’il était le seul à pouvoir le faire. Comme Vassili Grossmann, il était à la fois journaliste, romancier et soldat. Grossmann avait compris que la victoire de l’URSS avait un goût amer car un totalitarisme triomphait d’un autre et c’est la liberté qui perdait. Saint-Loup a endossé l’uniforme allemand pour des raisons supérieures et que je considère comme nobles. Avait-il raison? Je n’en sais rien, en tout cas plus rien ne pouvait l’empêcher d’avoir tort.

Il nous reste ses belles pages.

Ce qui rampe vers eux, à travers la plaine, à la fois de face et de flanc, sortant de l’horizon bleui par la vapeur qui monte du sol sous l’effet d’une chaleur intense, apparaît absolument terrifiant. C’est la vague d’hommes, de bêtes et de machines qui s’est formée à quinze mille kilomètres dans l’est, vers le détroit de Béring ; a roulé à travers tout un continent en grossissant, s’enrichissant de nouveaux hommes, de nouvelles machines, chaque fois qu’elle passait par une ville, une usine, une mine, un puits de pétrole, et ils sont innombrables ces puits, ces usines, ces mines car la patrie des prolétaires est la plus riche du monde ! La vague déferle maintenant vers les rivages du golfe de Finlande et il apparaît tout de suite évident que rien ne peut l’arrêter sauf la mer. Impossible de découvrir une préméditation militaire à travers ces mouvements de la vague. Tout progresse en même temps, chars de combat et canons d’assaut, soldats de la garde et primitifs sibériens, pionniers et paysans, cavaliers supérieurement équipés et partisans montant à cru de minable haridelles, canons et mitrailleuses, tandis que sur les collines tombent du ciel des avions d’assauts américains et les vielles machines à coudre en bois et toile, inlassablement rafistolées et remises en service depuis 1941. Pour stopper ce continent qui s’est mis en marche vers l’Europe, le 3e corps germanique se trouve seul, appuyé par les milices estoniennes. Ce 3e corps est formé de l’élite de la race blanche qui a pris l’habitude de dominer le monde et d’imposer sa civilisation.

Saint-Loup, Les SS de la Toison d’Or

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Saint-Loup

En guise d’introduction, lisez ce beau texte de Pierre Vial.

La guerre s’accommode mal avec la poésie. La première guerre mondiale a tué Péguy, c’est la leçon que retint Camus. La deuxième a tué Saint-Exupéry… et a fait de Marc Augier un proscrit, dans le sens que les grecs pouvaient donner au mot. Quand bien même il revint en France à la suite de l’amnistie, ce statut il le porta sur lui, dans son caractère, son attitude. La France, qui lui refusa le Goncourt en 1950, le lui rendit bien. Pourtant wikipédia affichant Marc Augier parmi la liste des titulaires du fameux prix, cela aurait eu du style. Mais le style n’est pas républicain, Marc Augier devenu Saint-Loup n’était pas républicain non plus. Cela restera toujours son honneur. Il a souffert de cette simple contradiction : refuser le monde tel qu’il est, sans accepter de lui échapper, et loin de vouloir l’oublier, il a souffert de n’avoir pu le posséder, d’avoir vu cette restauration des peuples européens qu’il souhaitait par dessus-tout, ce citoyen du monde exilé dans son pays qui n’avait plus de France que le nom.

Il ne sera pas question ici de dissocier Saint-Loup de son œuvre, ni de tenter quelque improbable départ au sein de son œuvre, qui distinguerait entre la pure littérature de l’engagement dans la Waffen-SS, engagement indissociable de ses multiples voyages en Laponie, ou de son rôle dans la fondation des auberges de Jeunesses, l’une et l’autre s’entrelaçant plus que probablement l’une à l’autre dès Solstice en Laponie. Là se comprend le pourquoi des auberges de jeunesses, et l’engagement dans la Waffen-SS pour une Europe qu’il voyait fédérale bâti sur le modèle Suisse, une Europe des peuples sans frontières intérieures, et non pas celle des états-nations. Son antinationalisme le rachètera toujours.

Par où commencer donc? Peut-être par une comparaison avec Saint-Exupéry, je ne sais pas si les deux se rencontrèrent mais ils partageaient beaucoup, habités par les même préoccupations, leurs œuvres renvoyaient à un symbolisme différent. L’avion pour Saint-Ex, la marche à pied, le ski et la montagne pour Saint-Loup. Mais leur destination était similaire, et peu importe que le premier l’appelait sa citadelle et le second se référait à Thulé. Il faut y voir le retour à l’origine. Pourtant et c’est un paradoxe qui doit être relevé. Cette quête vers l’origine rend caduque la possibilité même de l’origine retrouvée ; le cheminement vers l’origine n’est pas un acte totalisable qui serait censé aboutir dans les faits, mais bien une tâche infinie, car la pensée est toujours « en retard » sur l’Être, retard que Derrida hypostasie en principe de sa philosophie ; quoi qu’on fasse, la pensée sera en retard sur la saisie de l’Être, sur la saisie de l’origine ; il y a quelque chose comme un retard originaire contenu dans l’origine, ou plutôt il n’y a d’origine que s’il y a déjà un retard. C’est ce que Derrida nomme la « différence originaire de l’Origine absolue ». Saint-Exupéry volant, et espérant ne jamais descendre vivait constamment balloté entre un monde qui s’enfonçait progressivement dans la mort et ses rêves qu’il voulait ne jamais quitter. J’espère qu’il est mort en rêvant. Mais peut-on retrouver l’origine par les rêves? Je n’y répondrais pas aujourd’hui ce n’est pas mon sujet. Mais Saint-Loup chaussant ses skis et partant à l’assaut des montagnes françaises et finlandaises, entendait un appel, celui du sol et du sang. Il ne s’agissait pas de vivre comme à la préhistoire, certes non. En authentique fasciste Saint-Loup compose avec les siècles qui l’ont précédé y compris l’année dernière. Il s’agit simplement d’être. Même si il n’eut jamais l’ambition, et cela est sa force, de fixer une fois pour toute ce qu’est l’Europe. Mais le sol et le sang représentent notre ciel des fixes, une étoile polaire, un point de référence, sur laquelle nous pouvons nous reposer, une direction à suivre. Mais ils ne sont pas la Vérité au sens biblique du terme, cette vérité là, découverte par Saint-Loup, cette volonté qui soulève le voile du monde sans jamais faire advenir au jour la même réalité. Le mot grec pour « vérité », nous explique Heidegger, est alèthéia, ce qui signifie « dévoilement inachevé ».

Tirer l’Europe de l’oubli, en rendant les Européens auto-conscients, là est son principal message. Cet appel est le fil conducteurs de ses romans, pourtant de ses premières œuvres aux dernières, une différence se fait sentir. Là aussi j’y reviendrais.

Pour revenir à l’origine, s’il existe un irréductible hiatus entre la pensée et l’être, s’il existe une différence irréductible et si l’origine se présente comme une quête infinie, ce n’est pas en raison de la perte de l’origine, c’est en raison du fait que l’origine ne fut jamais présente. Thulé n’a probablement jamais existé et c’est avec raison que Pindare écrivait « ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène aux Hyperboréens ». Mais il nous faut aller plus loin : si l’origine se répète inlassablement dans la présence, alors la saisie de celle-là dans celle-ci ne peut être qu’illusoire, puisque l’origine est à jamais frappée du sceau de l’inaccessible. Dès lors, c’est la présence en tant que telle qui est marquée de l’illusion ; tout privilège de la présence qui porterait la marque de l’origine est d’emblée frappé de nullité, dans l’exacte mesure où la présence se trouve investie de l’impossibilité de porter en elle l’origine et constitue, de ce fait, une illusion d’origine. 

« Entre deux avances, deux tempêtes, le Caucase opposait, à l’horreur organisée par les hommes, des visions d’Arcadie, brossait des tableaux parlant de mondes au soir du septième jour. L’automne déployait sur les pentes l’or des rideaux forestiers, semblait accrocher aux parois rocheuses des peaux de bêtes sauvages en train de sécher. Torrents blancs d’écume, bondissant de couloir en couloir pour rallier les rivières aux profondeurs noires. Buisson roux. Vers cinq heures du matin, le jour investissait les sommets. Paresseux, le brouillard traînait dans le fond des vallées aux méandres compliqués, dense et couleur de petit lait. Les hauts sommets en émergeaient comme des iles, puis l’un après l’autre, les sommets plus modestes surgissaient en terres de légende jadis englouties par les eaux, prêtes à revivre. »

Saint-Loup, Les SS de la Toison d’Or

A suivre

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