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Archive for juin 2011

Barton Fink parle beaucoup mais il ne sait rien. Il ignore tout en réalité de la relation Audrey-Faulkner (le personnage de Mayhew est clairement inspiré de Faulkner, la ressemblance physique devrait suffire). Audrey étant la ghost writer de Faulkner. Il colle des jugements moraux sur des faits dont il ne cerne que la superficialité. Il est dans l’indignation alors qu’il est ignorant. Peut être les plus malheureux sont ceux qui savent. Et la secrétaire sait. Faulkner sait. Audrey a beau le supplier de ne pas juger. Il ne fera que ça.
Fink implore aussi Faulkner de continuer à écrire, de s’y mettre. Il aurait un devoir moral comme Fink a un devoir moral à l’endroit des masses. Or, Fink, encore une fois, ignore la réalité de Faulkner. Il n’a donc rien compris puisque c’est précisément cette réalité qui a fait jadis de Faulkner l’écrivain qu’il a été (et qu’il dit vénérer). Aujourd’hui cette réalité, celle du Sud qui s’est effondré, des fantômes bavards qui ont hanté Faulkner le tue mais jadis elle l’a porté au sommet. Mais Fink est en dehors de toute réalité, il est sans cesse dans le songe. Mais des songes menteurs, et non de ceux qui précèdent l’illumination.

J’ai éprouvé tout cela par la sagesse. J’ai dit : je serais sage. Et la sagesse est restée loin de moi L’Ecclésiaste, 7,23

Barton ne comprend rien, donc il ne peut pardonner. De la réalité, de la Vérité, il passe l’ensemble du film à s’en détourner, pour se réfugier dans des constructions idéologiques, le formalisme vide qu’il dit une fois encore dénoncer. Envers Audrey, envers Charlie et ses propositions. I could tell you some stories ! propose ce vendeur d’assurance rendu fou par le désordre du monde. Et Fink continue, lui coupant la parole, sur son combat pour le nouveau théâtre populaire… au nom du Peuple. Mais Fink n’écrit pas, sauf à la fin quand confronté à l’horreur pure, à la folie, à la schizophrénie, il a retrouvé la plénitude (la dernière scène), l’estime de soi (il avoue que c’est sa meilleure production). Mais cette horreur là il ne l’a pas vu venir. Du fait de son système de représentation du monde.
Fink se représente l’homme du peuple sans le voir. Il dit respecter les travailleurs et les méprise. Il dit écrire sur Charlie mais refuse constamment d’écouter ses histoires. On ne saura jamais le pourquoi. Ce n’est pas une dénonciation politique, ce serait réduire le film, et la subtilité des frères Coens.

Ce film se voit comme un songe, une incompréhension totale et généralisée entre l’ensemble des protagonistes du film. Ce n’est pas seulement l’autisme des élites, les dégâts de la philosophie des Lumières et du progressisme, du rationalisme, de la pensée calculante. Certes tout cela, mais dans tous les films des frères Coen que j’ai vu c’est la comédie humaine qui est dépeinte à travers l’association de personnages qui dans la vraie vie ne se fréquenterait jamais. Walter Kovacs et le Dude dans The big Lebowski surtout, mais aussi le vendeur de voiture et les malfrats dans Fargo. Fink et Lipnick n’ont rien à voir ensemble.

Ce film a reçu la palme d’or du festival de Cannes en 1991, les membres du jury ayant Les gens projeté leurs constructions idéologiques sur ce film… qui est une dénonciation des constructions idéologiques. Ce qui s’est passé à Cannes a confirmé le film tout en le trahissant. Profond, mais sans être verbeux, en tout cas incompris, il est transformé en support des idéologies dominantes. Il se réincarne en porte-parole d’une nomenklatura (qui se perçoit) intellectuelle qui aurait dû rester dans les poubelles de l’histoire, tant l’esprit constructiviste ou sociologique furent toujours démentis par l’histoire, par la confrontation à la réalité. Je ne crois pas au Progrès avec ou sans majuscule, en revanche je crois en la Route. Aux chemins de traverse aussi, ceux qu’il faut savoir (et devoir) éviter, mais je crois. Ceux qui voulaient le paradis sur terre, la seconde Babel que craignaient Dostoïevski, ceux-là et qu’importe leurs dénominations, ajoutèrent aux maux du monde. Il est parfois méritoire de s’abstenir.

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« L’une des premières politiques du gouvernement d’occupation américain fut de prohiber l’enseignement, dans toutes les écoles du Japon, des textes Shinto mentionnés ci-dessus, c’est-à-dire Le Livre des Dieux et Le Livre des Empereurs. Les Japonais n’opposèrent aucune résistance à ces actions hostiles (mais à nouveau, pourquoi auraient-ils résisté ? Les dieux avaient clairement dit qu’il était nécessaire d’accepter les termes de la reddition et de continuer à « vivre »). Le Japon courba la tête avec un sourire : « La démocratie ? Bien sûr ! L’Empereur est un homme comme un autre ? Très bien ! Vous appelez nos chefs politiques et militaires des « criminels de guerre » ? Vous avez sans doute raison, puisque vous avez gagné la guerre, et comme l’histoire l’enseigne, les vainqueurs ont toujours raison ». Les Japonais sourirent jusqu’à ce qu’un traité de paix, relativement et comparativement pas trop dur, soit signé. Ils sourirent jusqu’au jour où le dernier soldat des forces d’occupation américaines ait quitté la terre du Soleil Levant. Le jour suivant, les textes sacrés furent réintroduits dans les salles de classe. De plus, les enfants des écoles furent envoyés visiter (une pratique toujours suivie de nos jours) les restes des cités de Hiroshima et Nagasaki, qui avaient été détruites par des bombes nucléaires, pour admirer le génial travail des « défenseurs de l’humanité ». Comme si cela n’était pas suffisant, les étudiants furent envoyés visiter le Temple de Gamagori, qui contient les restes du général Hideki Tojo et d’autres « criminels de guerre » exécutés par les Américains. Chaque étudiant japonais a l’honneur d’allumer un petit bâton d’encens pour vénérer la mémoire de ces hommes qui se sacrifièrent pour le Japon et pour son peuple. Ces « criminels de guerre » sont encore considérés aujourd’hui comme des héros nationaux et leurs personnes sont et seront vénérées comme telles dans les siècles à venir. »

Savitri Devi – Shinto, la voie des Dieux

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Première partie

Il y a quelques années j’ai effectué une retraite à Taizé et j’ai repense à ce frère qui donnait une lecture passionnante sur l’origine du sentiment d’injustice. Si ce sentiment d’injustice procédait d’une vision du monde déjà établie ou bien si il était consubstantiel à l’homme. Je ne pouvais m’empêcher de repenser au marxisme qui offre peut être la meilleure théorisation de ce sentiment et que sa facilité à prospérer dans les âmes et dans les cœurs est peut être due à cela. Ce frère nous expliquait que chez les Grecs la beauté et la sérénité s’opposait par nature au chaos du monde. L’harmonie du Cosmos en opposition à l’horreur de l’existence. La beauté de l’Olympe serait donc le résultat implicite ou avoué d’une compréhension de la nature tragique de la vie que décrivait Homère dans ses poèmes. Un mensonge dont tous les Grecs auraient conscience mais qu’ils auraient volontairement choisi de perpétuer. Cela me rappelle l’opposition que faisait Nietzsche entre Apollon et Dionysos, la lumière solaire et l’ombre, l’ordre et la folie.

Le sentiment d’injustice, Barton le partage sans aucun doute, il fait partie de ces très typique New York intellectual , il croit au rationalisme des Lumières, penche clairement à gauche et considère que l’engagement est indissociable de la vie d’artiste. Ce que l’on entend dès le début du film avec sa volonté de construire ce théâtre qui permettrait de diffuser des pièces favorisant la conscience de classe, ce que Marx appelait la conscience pour soi, subjective.

There’s a few people in New York–hopefully our numbers are growing–who feel we have an opportunity now to forge something real out of everyday experience, create a theatre for the masses that’s based on a few simple truths–not on some shopworn abstractions about drama that don’t hold true today, if they ever did. … We all have stories. The hopes and dreams of the common man are as noble as those of any king. It’s the stuff of life–why shouldn’t it be the stuff of theatre? Goddamnit, why should that be so hard a pill to swallow? Don’t call it new theatre; call it real theatre, Charlie! Call it our theatre!

Mais quel est le contexte du film, l’action se déroule en 1941, si le New Deal de Roosevelt a permis d’éviter la dislocation du pays, le chômage et la pauvreté sont encore très élevés, et les effets de la crise de 1929 sont toujours présents. Barton est dans sa fanfare et sa grandiloquence en faveur de l’homme commun, et en 1941 la gauche se demandait effectivement pourquoi peu de gens gouvernent la multitude et que les clefs du gouvernement passe des privilégiés au peuple qui serait prêt à prendre son sort entre ses propres mains. C’est dans ce climat intellectuel que Fink baigne. Et c’est de cette manière qu’il faut comprendre le débat entre l’art nouveau et l’art ancien.

Pourtant cette préoccupation de créer un art pour le peuple (c’est à mettre en parallèle avec le constructivisme russe, j’en parlerais dans un prochain billet) provient d’intellectuels dont les structures mentales et les préoccupations sont coupées de celui-ci.
«I guess I write about people like you» Barton dit à Charlie. «The average working stiff. The common man».
Parce même si l’on met de côté le fait que l’industrie cinématographique est indifférente aux notions d’intégrité artistique et autre, les discours sociaux de Fink sont toujours accueillis avec sarcasme par ceux qui devraient s’en féliciter. Quand Barton dit à Charlie que des écrivains se sont coupés de l’homme commun, il oublie que coupé il l’est également. Barton parle de la souffrance, il a raison mais ne sait pas de quoi il parle, il fait un sermon, à Charlie sur l’importance de la souffrance dans la réalisation personnelle mais n’a aucune idée de la concrétude de cette peine jusqu’au moment où il découvre le sexe, la mort et la folie. Alors qu’il pense inaugurer un art nouveau, il s’est en fait déjà coupé de son objet. On n’écrit pas quand tout est abstraction et concept, Dostoïevski est parti de sa souffrance pour atteindre quelque chose de supérieur. Barton est confronté à la page blanche, parce que il ne connaît que des mots.

Pour de partir d’une abstraction et donc de trouver une inspiration, il lui aurait fallu la connaissance réelle de la douleur, cette chose qui remplit le quotidien de l’homme de la rue dont Fink parle tant, et la compassion qui va avec. Cette pitié qui a dévoré Charlie, ce vendeur d’assurance, pour la posséder et le rendit fou puisqu’après avoir vécu des années et des années de porte-à-porte répétitifs, cette interminable chaîne de plaintes, il avait décidé « d’aérer les gens à coups de fusil et de leur couper la tête » afin de les empêcher de souffrir. Charlie devenu le tueur Muntz.

Ce que les Frères Coen ont donc voulu dépeindre (et c’est pour ça qu’ils ont forcément dû lire Dostoïevski, Kafka, ou Nietzsche), c’est qu’il n’y a pas de création artistique sans folie. Les meilleurs artistes furent des schizophrènes, des sociopathes, des solitaires, comme le grand Fédor qui imaginait un homme parlant à son mur pendant une année. Des gens échappant à la mise en équation de la condition humaine, tout comme les Coen brothers ont réussi un film échappant à l’étiquetage des critiques, celles qui lui décernèrent la palme d’or, preuve ultime qu’ils n’ont rien compris. C’est par le sexe (en vivant donc) et la mort que Fink a compris l’empathie et fut donc capable de sortir de sa sphère d’intellectuel cultureux. De cette rencontre avec Charlie/Muntz, Barton en sort sa meilleure création.

A suivre

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Elite

Après le lycée Jeanson, le lycée Henri-IV, où elle avait approfondi sans ménager sa peine la littérature française, et la philosophie, l’anglais, et la littérature anglaise. A vingt ans, après le lycée Henri-IV, l’Ecole normale supérieure de Fontenay, avec l’élite intellectuelle française… « on n’en reçoit que trente par an ». Thèse : « Le déni de soi chez Georges Bataille » (Bataille, allons bon, pour changer !). A Yale, les étudiants chics travaillent tous sur Bataille ou Mallarmé. Il n’a pas grand mal à comprendre ce qu’elle cherche à lui faire comprendre, d’autant qu’il connaît un peu Paris pour y avoir, grâce à une bourse Fulbright, passé un an avec femme et enfants, du temps qu’il était jeune professeur ; il connaît un peu ces jeunes Français ambitieux, formés dans les lycées d’élite. Parfaitement préparés, connaissant les intellectuels qui comptent, des jeunes très intelligents, immatures, dotés de l’éducation française la plus snob, se préparant ardemment à être enviés toute leur vie. On les voit traîner le samedi soir dans des petits restaurants vietnamiens pas chers rue Saint-Jacques, parler des grands problèmes, jamais de banalités, jamais de la pluie et du beau temps – débats d’idées, philosophie et politique, à l’exclusion de tout autre sujet. Même pendant leurs loisirs, lorsqu’ils sont en tête à tête avec eux-mêmes, ils pensent l’incidence de Hegel sur la vie intellectuelle française au XXème siècle. L’intellectuel s’interdit d’être frivole. La vie c’est la pensée. Conditionnés à être violemment marxistes ou violemment antimarxistes, ils souffrent d’un effarement congénital devant tout ce qui est américain.[…] Ses jeunes étudiants l’amusent. Elle cherche encore leur côté intellectuel. Elle est sidérée par la façon dont ils s’amusent. Leur façon de penser, de vivre, hors de toute idéologie, dans le chaos. Ils n’ont jamais vu un film de Kurosawa – même ça, ils l’ignorent. Elle, à leur âge, elle avait vu tout Kurosawa, tout Tarkovski, tout Fellini, tout Antonioni, tout Fassbinder, tout Wertmuller, tout Satyajit Ray, tout René Clair, tout Wim Wenders, tous les Truffaut, les Godard, les Chabrol, les Resnais, les Rohmer et les Renoir. Eux, ils n’avaient vu que Star Wars.[…] A contrecoeur, elle pose sa candidature, et la voilà, avec son kilt et ses bottes, dans le bureau du doyen Silk, en face de lui. Pour avoir le prochain poste, le poste chic, il faut en passer par Athena. Sauf que pendant près d’une heure le doyen Silk va l’écouter quasiment se disqualifier pour le poste en question. Structure narrative et temporalité. Les contradictions internes de l’oeuvre d’art. Rousseau s’avance masqué, mais sa rhétorique le trahit (la tienne aussi, en somme, se dit le doyen, au vu de l’essai autobiographique [Delphine a écrit un essai autobiographique pour présenter sa carrière universitaire…]). La voix du critique n’a pas moins de légitimité que celle d’Hérodote. Narratologie. Diégétique. La différence entre diégésis et mimésis. L’expérience entre parenthèses. La qualité proleptique du texte. Coleman n’a pas besoin de lui demander ce que ce jargon veut dire. Il le sait, dans l’original grec, ce que ces mots de Yale veulent dire, ce que les mots de l’Ecole normale supérieure veulent dire. Et elle, le sait-elle ? Il y travaille depuis trois décennies, il n’a pas de temps à perdre. Il se demande : pourquoi une femme aussi belle tente-t-elle de dissimuler la dimension humaine de son expérience sous ces mots-là ? Peut-être parce qu’elle est si belle, justement. Il se dit : Elle est si contente d’elle, elle se leurre tellement.

La tache, Philip Roth

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Exceptionnellement le commentaire de ce film se fera en trois parties.

Barton Fink (1991) de Ethan et Joel Coen

Le cycle continue j’en arrive presque à mi-chemin, mais mon écriture en devient de plus en plus difficile, peut être parce que je doute de plus en plus de l’idée centrale que j’avais en tête quand j’ai commencé cette série de billet. Cerner la métaphysique américaine touchée par l’absurdité du postulat moderne, contradiction première et intenable car les États-Unis sont justement bâtis sur une rupture avec le Vieux monde. Pourtant cette contradiction initiale est surmontée en ce que les Pères Fondateurs tentèrent de créer une société d’hommes libres, d’essence individualiste (à distinguer de l’égoïsme) et aristocratique. Alors que le vieux monde était atteint par les idées générales qui allaient de pair avec la centralisation administrative et les délires formalistes. Comme si les vingt siècles ne suffisaient pas à s’en protéger.

Une autre question qui me tourmente : par les premiers films auxquels j’ai référence, la dimension biblique de l’esprit américain est de plus en plus évidente. En clair peut-on comprendre l’évolution de l’histoire américaine à l’aune seul de la Bible? Est-ce une ruse du Seigneur ou bien une tentation téléologique de ma part? D’avoir confondu le postulat avec la finalité et de mettre trompé depuis le début? Il est difficile de transcrire et de mettre à la portée d’un certain nombres, des notions qui justement ne le sont que difficilement et dont -moi le premier- nul ne peut être sûr de leur pertinence. L’obsession de l’Éden, le sentiment de culpabilité, la destinée manifeste, l’absurde dans lequel nous vivons. Ce qu’il faut : accepter l’incomplétude, le hasard, la providence, et à tout cela je préfère la promenade que vantait Rousseau ou la contemplation. Évitant le double écueil du commentaire de l’actualité qui tourne à vide, à un ersatz de spleen.

Barton Fink

Le cycle continue j’en arrive presque à mi-chemin, mais mon écriture en devient de plus en plus difficile, peut être parce que je doute de plus en plus de l’idée centrale que j’avais en tête quand j’ai commencé cette série de billet. Cerner la métaphysique américaine touchée par l’absurdité du postulat moderne, contradiction première et intenable car les États-Unis sont justement bâtis sur une rupture avec le Vieux monde. Pourtant cette contradiction initiale est surmontée en ce que les Pères Fondateurs tentèrent de créer une société d’hommes libres, d’essence individualiste (à distinguer de l’égoïsme) et aristocratique. Alors que le vieux monde était atteint par les idées générales qui allaient de pair avec la centralisation administrative et les délires formalistes. Comme si les vingt siècles ne suffisaient pas à s’en protéger.
Une autre question qui me tourmente : par les premiers films auxquels j’ai référence, la dimension biblique de l’esprit américain est de plus en plus évidente. En clair peut-on comprendre l’évolution de l’histoire américaine à l’aune seul de la Bible?  L’obsession de l’Éden, le sentiment de culpabilité, la destinée manifeste, l’absurde dans lequel nous vivons. Ce qu’il faut : accepter l’incomplétude, le hasard, la providence, et à tout cela je préfère la promenade que vantait Rousseau ou la contemplation. Évitant le double écueil du commentaire de l’actualité qui tourne à vide, à un ersatz de spleen.

Cette fois ci c’est à la comédie que j’en appelle et non à la tragédie. Donc Barton Fink des Frères Coen. Film culte? Oui, même si la formule me gêne quelque peu. En tout cas le film le plus abouti philosophiquement et aussi vais-je diviser ce billet en deux parties sur ce film qui gagne à être connu et n’a pas la notoriété de Fargo, The Big Lebowski ou No Country For Old Men. Je considère ce film comme génial pour trois raisons : les qualités intrinsèques du film à savoir les acteurs, le scénario, les décors; ensuite c’est une œuvre d’une densité philosophique rare où se reconnaît l’influence de Dostoïevski, de Faulkner, et même de Nietzsche. Enfin ce film est un piège à crétins (de la race des pires ceux qui se disent intelligents) et j’en veux pour preuve qu’il reçut la palme d’or de gens qui ont parlé de ce film mais ne l’ont ni regardé et donc encore moins compris. Je ne sais pas si les Frères Coen sont des antimodernes, leurs interviews n’apportent pas beaucoup d’informations d’ailleurs ils ne disent jamais rien d’intéressant, mais ils savent et moi aussi je sais, du moins je le crois. En revanche je réponds oui après avoir vu Barton Fink, charge cruelle contre l’arnaque de la Raison Universelle, le fantasme du devenir et de l’égalité universelle. Mensonge des modernes aux autres ainsi qu’à eux même.

Pour ceux qui n’auraient pas vu le film, voilà le scénario résumé en une ligne : un intellectuel cultureux est chargé de rédiger un scénario pour un film B mettant en scène un combat de catch

Début un peu con, comme souvent chez les frères Coen, mais un code inversé que le spectateur doit décrypter et permettant la démystification car Barton Fink est d’abord un chef-d’œuvre de démythification d’abord de leur Jack Lipnick, archétype du tout puissant producteur hollywoodien, ayant eu ce mérite de sous-entendre en un tournemain et en deux ou trois tirades au cynisme ravageur que le 7ème art n’était la plupart du temps qu’une sale affaire de dollars à amasser et de consciences de spectateurs à laisser à leur confortable engourdissement : « We’re only interested in one thing, Bart. Can you tell a story? Can you make us laugh? Can you make us cry? Can you make us want to break out in joyous song? Is that more than one thing? Okay! » Manifestation de génie, ce passage de quelques minutes condensent le drame du cinéma sans que les personnages deviennent pour autant des paradigmes. Les Frères Coen peignent plutôt qu’ils ne démontrent, et laissent parler les personnages plutôt que d’appuyer par des redites qui seraient superfétatoires.

Jack Lipnick

« A theater created by and for the common men » Voilà le rêve de Barton Fink d’après lui-même. Soit. Mais plus tard dans un dialogue avec Charlie, simple vendeur de police d’assurance, on entend ça :

Charlie : I could tell you some stories…
Barton : Sure you could and yet many writers do everything in their power to insulate themselves from the common man, from where they live, from where they trade, from where they fight and love and converse and…
Barton : So naturally their work suffers and regresses into empty formalism and… well I’m spouting off again, but to put it in your language, the theatre becomes as phony as a three-dollar bill!
Charlie : Well I guess that’s a tragedy right there!

Charlie

Le grand délire de la République des Livres, des Arts et des Lettres est ici résumé : émancipation par la culture et sa mise à disposition aux masses. Mais Fink, qui est-il vraiment à reprocher à ce brave vendeur de polices d’assurances, homme nomade parcourant les rues s’il en est à n’être que cela dans la vie, un vacarme qui tient moins de lui que de la mauvaise insonorisation du logement pour foyers à revenus modestes qu‘il habite? Barton semble honnête mais que vaut son honnêteté quand, allant toujours sourd, le cœur volontairement fermé et les yeux volontairement clos, il doit imaginer ce qu‘il n‘a pas vu, lu ou entendu? Et que peut-on bien ramener du peuple lorsqu‘on est, comme lui, toutes ces choses qui ne sont pas le peuple, soit serrer une main et accepter un verre en minaudant, éviter les contacts corporels, s’offusquer pour une pinup au look très Lauren Bacall collée au revers d’une cravate, répondre à l’ignorance par la moquerie et les théories des types qui savent, prêter une oreille condescendante, ne jamais manquer de se mettre au niveau d’un interlocuteur à l‘intelligence modeste.

« Oh! les gens contents d’eux. Avec quelle vaniteuse suffisance ces bavards sont prêts à prononcer leurs sentences! » Fédor Dostoïevski

A suivre

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Les lecteurs de Fdesouche sont impatients d’être aux présidentielles. Ils ont hâte d’être en 2012. Un conseil, ne soyez pas trop pressés. Ne brusquez pas votre déception, elle viendra bien assez tôt. Pourquoi ? La sphère médiatique donne des indices depuis quelques semaines sur la capacité du système à se réinventer face au « danger ». Inutile d’aller chercher bien loin pour se souvenir du Front Populaire entre les deux tours, suite aux immondes résultats. Là, le score du FN n’est pas une surprise en soi, cela fait bien quelques mois que les sondages, chers au Président et nos concitoyens, en font état. Du coup le système, bousculé dans ses plans d’alternance molle entre UMPS, doit réagir. Il se rebiffe, le con, et de manière bien peu finaude.

Léon vous dit quoi penser quotidiennement

Tout a commencé par une chronique, sur le plateau de la Matinale de Canal +, que je me surprends à regarder encore, sachant qu’il n’y a rien de pire pour ma santé mentale de bon matin. Léon Mercadet, dans sa subtile chronique intitulée « Cool/Pas cool », dans laquelle il explique la vie aux bourrins du peuple, parlaient d’un article de l’Express qui traitait du mode de scrutin Français, suite à une note de Terra Nova. Commençant par un bref état des lieux, l’article montrait que Sarkozy se trouvait prit en sandwich entre Lepen et Aubry (pas cool), qui le laisseraient sur place au premier tour. Conséquence, que ce mode de scrutin, où l’on place un nom dans une urne, est faillible et ne reflète pas la volonté populaire. Il propose mieux : un classement du pire vers le meilleur. C’est-à-dire un système de notation où celui qui a la meilleure moyenne est gagnant. Magie : selon leur étude, Lepen passerait de la seconde place à la dernière place. C’est parfaitement logique, on ne gagne plus au jeu, changeons le jeu. Inutile de dire qu’il trouvait ça cool. C’est même devenu un jeu un peu facile, de deviner son opinion juste par l’énonciation du thème. Du coup en continuant de discréditer le FN, on s’assure la continuité de l’alternance des potes de l’élite.

Le visage de la subversion radiophonique

La transition est toute faite, car cracher sur le Front National fait de moins en moins recette. Marine Lepen n’a pas les travers de son paternel, du moins dans les médias. C’est embêtant, il faut se renouveler, trouver de nouveaux angles d’attaque. Il y en a une bonne qui est sortie dans l’Emission des Grandes Gueules d’RMC avec pour invitée, Caroline Fourest (je me fais du mal, je sais). Bref au détour d’une phrase, un des deux présentateurs interchangeables lâche ceci : « Enfin, on sait très bien qu’au FN on reste ensemble et on se marie ensemble, c’est une secte. » Il ne s’agit pas vraiment de mot à mot parce que je n’ai pas remis la main sur l’enregistrement, m’enfin les mots-clés sont bien là. Une secte, voilà tout. Comme « on le sait très bien », il est inutile d’étayer quoique ce soit, c’est de la magie.

Fuck you, pay me, Bondy!

Et le dernier exemple de ce sursaut n’est pas le plus étonnant, non. C’est la raison de mon aversion pour le vote. Il vient de nos chers politiques, qui mettent les bouchées doubles dans le racolage hyperactif. Des 1000 € de prime par ci, des revenus de 800 € sans travailler par là. Depuis qu’ils ont compris que le FN prenait ses voix dans les classes populaires, ils n’y vont pas par quatre chemins, mais droit où ça parle, au portefeuille. Avec ce genre d’annonces, Villepin cherche à confirmer sa street-credibilité dans les quartiers. Souvenez-vous de l’accueil de rock star qu’il avait eu, à Bondy je crois. Si j’habitais dans un quartier et que je voyais ça, je me sentirais insulté de me faire prendre pour un con à ce point. « Vote pour moi, ferme ta gueule et je te filerai 800€ à glander.»
Et dire qu’on est encore à un an. Les prochains mois promettent d’être amusants, sauf pour les commentateurs de Fdesouche.

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– Oh, on se passe fort bien de moi ! Je suis insociable, paraît-il. Je ne m’intègre pas. C’est vraiment bizarre. Je suis très sociable, au contraire. Mais tout dépend de ce qu’on entend par sociable, n’est-ce pas ? Pour moi, ça veut dire parler de choses et d’autres comme maintenant. Elle fit s’entrechoquer quelques marrons tombés de l’arbre qui se dressait sur l’esplanade. « Ou de tout ce que ce monde a d’étrange. C’est bien de se trouver en compagnie. Mais je ne pense pas que ce soit favoriser la sociabilité que de réunir tout un tas de gens et de les empêcher ensuite de parler. Une heure de télé-classe, une heure de basket, de base-ball ou de course à pied, encore une heure à copier de l’histoire ou à peindre, et encore du sport, mais vous savez, on ne pose jamais de question, en tout cas la plupart d’entre nous ; les réponses arrivent toutes seules, bing, bing, bing, et on reste assis quatre heures de plus à subir le télé-prof. Ce n’est pas ma conception de la sociabilité. On n’a là que des entonnoirs dans lesquels on verse de l’eau dont on voudrait nous faire croire que c’est du vin quand elle ressort par le petit bout. On nous abrutit tellement qu’à la fin de la journée on n’a plus qu’une envie : se coucher ou aller dans un Parc d’Attractions bousculer les gens, casser des carreaux à L’Éclateur de Vitres ou démolir des bagnoles à L’Écrabouilleur de Voitures avec la grosse boule en acier. Ou encore sortir en voiture et foncer dans les rues en rasant les lampadaires et en jouant « au premier qui se dégonfle » et à « cogne-enjoliveurs ». Au fond, je dois être ce qu’on m’accuse d’être. Je n’ai pas d’amis. C’est censé prouver que je suis anormale. Mais tous les gens que je connais passent leur temps à brailler, à danser comme des sauvages ou à se taper dessus. Vous avez remarqué à quel point les gens se font du mal aujourd’hui ?

– Mais vous parlez comme une vieille personne !
– Il y a des moments où j’ai l’impression d’être une antiquité. J’ai peur des enfants de mon âge. Ils s’entretuent. Est-ce que ça a toujours été comme ça ? Mon oncle dit que non. Rien que l’année dernière, six de mes camarades se sont fait descendre. Dix sont morts dans des accidents de voiture. J’ai peur d’eux et ils ne m’aiment pas parce que j’ai peur. Mon oncle dit que son grand-père se souvenait d’une époque où les enfants ne s’entre-tuaient pas. Mais c’était il y a longtemps, quand tout était différent. Ils croyaient à la responsabilité, d’après mon oncle. Voyez-vous, je me sens responsable. J’ai reçu des fessées quand je le méritais, autrefois. Et je fais les courses et le ménage toute seule.
« Mais surtout, j’aime observer les gens. Il m’arrive de passer toute une journée dans le métro à les regarder et à les écouter. J’ai simplement envie de comprendre qui ils sont, ce qu’ils veulent et où ils vont. Il m’arrive aussi d’aller dans les parcs d’attractions et de me risquer dans les jet cars quand ils font la course à la sortie de la ville à minuit ; du moment qu’ils sont assurés, la police ferme les yeux – du moment que tout le monde est super assuré, tout le monde est content. Des fois, je les écoute en douce dans le métro. Ou aux distributeurs de rafraîchissements. Et vous savez quoi ?
– Quoi ?
– Les gens ne parlent de rien.
– Allons donc, il faut bien qu’ils parlent de quelque chose !
– Non, non, de rien. Ils citent toute une ribambelle de voitures, de vêtements ou de piscines et disent : « Super! » Mais ils disent tous la même chose et personne n’est jamais d’un avis différent. Et la plupart du temps, dans les cafés, ils se font raconter les mêmes histoires drôles par les joke-boxes, ou regardent défiler les motifs colorés sur les murs musicaux, des motifs abstraits, de simples taches de couleurs. Et les musées, y êtes-vous jamais allé ? Rien que de l’abstrait. C’est tout ce qu’il y a aujourd’hui. Mon oncle dit que c’était différent autrefois. Jadis il y avait des tableaux qui exprimaient des choses ou même représentaient des gens.

Ray Bradbury, Fahrenheit 451

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