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Archive for août 2011

« Nier la moralité » cela peut vouloir dire d’abord : nier que les motifs éthiques invoqués par les hommes les aient vraiment poussées à leur actes, – cela équivaut donc à dire que la moralité est affaire de mots et qu’elle fait partie de ces duperies grossières ou subtiles (le plus souvent de soi-même) qui sont le propre de l’homme, surtout peut-être des hommes célèbres par leurs vertus. Et ensuite cela peut signifier : nier que les jugements moraux reposent sur des vérités. Dans ce cas, l’on accorde que ces jugements sont vraiment les motifs des actions, mais que ce sont des erreurs, fondement de tous les jugements moraux, qui poussent les hommes à leurs actions morales. Ce dernier point de vue est le mien : pourtant je ne nie pas que dans beaucoup de cas une subtile méfiance à la façon du premier point de vue, c’est-à-dire, dans l’esprit de La Rochefoucauld, ne soit à sa place et dans tous les cas d’une haut utilité générale. – Je nie donc la moralité comme je nie l’alchimie ; et si je nie les hypothèses, je ne nie pas qu’il y ait eu des alchimistes qui ont cru en ces hypothèses et se sont fondés sur elles. – Je nie de même l’immoralité : non qu’il y ait une infinité d’hommes qui se sentent immoraux, mais qu’il y ait en vérité une raison pour qu’ils se sentent ainsi. Je ne nie pas, ainsi qu’il va de soit – en admettant que je ne sois pas insensé -, qu’il faille éviter et combattre beaucoup d’actions que l’on dit immorales ; de même qu’il faut exécuter et encourager beaucoup de celles que l’on dit morales ; mais je crois qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour d’autres raisons qu’on l’a fait jusqu’à présent ? Il faut que nous changions notre façon de voir – pour arriver enfin, peut-être très tard, à changer notre façon de sentir.

Nietzsche – Aurore, II, 103.

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On n’avait pas choisi d’être là. Où on voulait aller, un grand noir qui se trainait la ganache de Marcellus Wallace nous avait fait comprendre que vraiment, « ça va pas possible ce soir ». Sur le coup tenté de lui dire que je ne m’arrête jamais à ce genre de cliché et qu’il allait falloir qu’il se fende d’une explication recevable, je me suis ravisé. J’ai depuis obtenu réparation.

Bref on avait échoué là, dans cette boîte de seconde zone, où les seuls danseurs sont des gens qui ont deux fois mon âge et trois fois mon taux d’alcoolémie, étonnamment bas ce soir. Du coup on déconne, on échange. Et puis y’a mon pote. Putain, ça doit faire bien un an que je ne l’avais pas vu.

Je suis donc là, affalé dans une banquette en cuir rouge, rafistolée avec de la corde. De grosses plaies de guerre, béantes et chaudes, voilà de quoi elles avaient l’air, les banquettes. A côté de moi : une porte d’où sort un molosse noir par minute, comme à l’usine de chocolat de Saragosse – où la mascotte est un sauvage de l’époque précoloniale –et dont le nom m’échappe. Je ressasse mon échec de l’autre boîte. On digère mal ce dont on n’est pas habitué. Et tout autour de nous des sculptures, des peintures et une fausse cheminée. Je n’ai pas saisi la beauté de l’endroit sur le coup, comparé à ce genre d’établissement j’entends. Je sais mon pote branché antiquité, alors je lui lance, pour le tester :

-Un Romain, il aurait réagi comment à ton avis, si un Barbare lui interdisait un coin de Rome?
-Il aurait tâté de la lame Romaine, puis de l’urine Romaine dans sa gueule de Barbare.
-Ah ? L’urine, vraiment ?
-Ouais, en bonus, pour la symbolique du territoire.
-Intéressant.
-Non pas que je sois un barbare qui s’ignore, à pisser sur les gens, mais tu m’as compris.
– Cinq sur cinq.

Plus tard, il trouvera une bien jolie fille à embêter, avec succès. J’ai bien saisi la priorité qu’il avait sur elle question échange de numéros, je me suis dit que je pouvais toujours lui prendre une clope. Elle s’en allume deux et m’en passe une. Charmant. Sans trop me souvenir comment, on en est arrivé à parler de ce qu’elle voulait dans la vie. Chose dont je me foutais, à tort, car ce qui suit est véridique et vaut de l’or.

-Je vais me diriger dans la finance.
-J’aurais parié sur salon de coiffure.
-Ouais je sais, on dirait pas comme ça mais en fait je suis une putain de capitaliste.
-Si tu mets pas ton badge « I love Blythe Masters », je risque pas de deviner.
– Qui ? Non mais tu vois ce que je veux dire. Me prends pas pour une dingue, ça m’empêche pas d’être engagée et d’avoir des valeurs, j’étais pour DSK moi à la base.
-Je ne te prenais pas pour une dingue…
-De toute manière pour la France, y’a que lui ou Sarkozy. L’extrême gauche c’est même pas la peine et Le Pen m’en parle même pas. Ma famille est Kabyle avec la double nationalité, si elle passe on se casse, pas le choix.
Voyant qu’elle me perdait pour de bon, et puis j’arrivais sur la fin de la clope, je n’avais plus de raison de faire durer le spectacle.
-Tu t’en fous de ce que je te dis ?
-Non, mais presque.
-Sympa. Je te dis que l’année prochaine je serai peut-être plus dans ce pays et ça ne te fait rien.
-Ben quoi ? On se connait pas, tu vas où tu veux. Si tu quittes la France pour un président qui ne te plait pas, c’est bien que t’as aucune attache. Je vais pas te retenir. Pas sûr que ça paye beaucoup, la finance islamique.
Là-dessus, le légionnaire en herbe est intervenu pour faire diversion.

Plus tard, je l’ai entendu dire qu’elle rêvait de faire de l’humanitaire.

Voilà comment une seule et unique personne peut réduire à néant les efforts que je fais pour parler avec mes congénères.

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