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Archive for octobre 2011

Watchmen (2009) de Zack Snyder

Malheureux le pays qui a besoin de héros !’ telles sont les paroles de Galilée dans la pièce éponyme de Brecht. Galilée ne pensait certainement aux super-héros. Contrairement à Alan Moore et à Zack Snyder. Pourquoi un pays où ce genre littéraire joue un rôle si important depuis la fin des années 1930 n’a jamais vu des membres de la communauté nationale investir les rues en costumes? Que serait-ce l’Amérique sans ses héros qui concentrent entre leur mains le respect de la loi et l’ordre là où les institutions officielles apparaissent souvent défaillantes face au crime organisé? Mais que se passe t-il après (c’est l’un des thème des deux Batman réalisés par Nolan) quand une fois les succès assurés contre les criminels classiques, le héros devient un challenge auquel se mesurent les « freaks » remplaçant la pègre classique. Comme quand dans l’ancien Ouest américain, des hors là loi traversaient le désert pour rejoindre Daisy Town et se mesurer à l’homme qui tirait plus vite que son ombre.

Il est étrange, j’en ai conscience, de choisir un film qui ne reflète pas en soi une réalité de l’histoire américaine. Si l’action se déroule en 1985, il s’agit d’une uchronie composé deux variations par rapport à la nôtre. L’une mineure (des quidams sont devenus des justiciers) et sans conséquences, l’autre majeure : un scientifique devient un super-héros (presque) omnipotent suite à un accident de laboratoire. Grâce à sa présence l’Amérique a gagné la guerre du Vietnam, Nixon entame son cinquième mandat et les Américains roulent en voitures électriques. Parallèlement alors que le pays est en voie de déréliction, la perspective d’une guerre nucléaire envers l’URSS n’a jamais été aussi proche.

Les Watchmen, association dissoute de justiciers, composé de Rorschach (le sociopathe), le Comédian (le nihiliste), Nite Owl (l’impotent), Ozymandias (le stratège) Silk Spectre et Dr Manhattan (le demi-dieu). Il ne sera pas question de tous les aborder ce qui serait trop long. Deux questions vont m’intéresser ici : la vision du monde de Rorschach et les rapports entre l’Amérique et ses supers-héros.

« Because there is good and evil, and evil must be punished. Even in the face of Armageddon I shall not compromise this. But there are so many deserving of retribution . . . and there is so little time. » Rorschach ’ s journal, October 13, 1985.

Dans le mythe de Sisyphe Camus considérait que la prise de conscience impliquait l’impossibilité d’un retour en arrière, une fois la réalité prise en compte pour ce qu’elle est, le processus individuel qui s’enclenche est irréversible. Tout change, mais rien ne change. Et inversement. Le constat de Rorschach peut tenir au fond en un principe très simple : le mal domine et il doit être puni. Principe vénérable, le mal doit être puni non pas simplement en vue d’une société meilleure, mais parce qu’il est le mal et ce principe là pour les âmes droites ne souffre pas de justification. Il s’impose. Rorschach maintient ce principe et comme il le dit lui-même, lapidaire, alors qu’il s’apprête à tuer le violeur et l’assassin d’une petite fille : « men get arrested, dogs get put down ». Et le criminel reçoit donc un châtiment proportionnel au crime. A travers Rorschach le désir de justice va donc jusqu’au bout. Certains se contenteront, au nom de la Justice, de trouver inexcusable la violence immédiate des actes de Rorschach et permettront alors cette violence diffuse des gangs qui est à l’échelle du monde et de l’histoire. D’autres se consoleront, au nom de l’histoire, parce que celle-ci n’est que ce chaos plein de bruit et de fureur, de ce que la violence soit nécessaire et ajouteront alors les crimes aux crimes, les cadavres aux cadavres, jusqu’à ne faire de l’histoire qu’une seule et longue violation de tout ce qui, dans l’homme, constitue le cri de la Justice.

Mais ne mélangeons pas tout, Rorschach n’applique pas la loi du Talion, parce que celle-ci serait plus efficace que la justice « conventionnelle ». En clair, elle ne se justifie par ses résultats. Il punit les criminels car ceux-ci doivent être punis, leurs actes étant mauvais dans l’absolu, conformément aux propos de Kant qui écrivait dans la métaphysique des moeurs, lapidaire, que le criminel doit être puni pour avoir commis un crime. Ce qui apparaît comme une variation de l’impératif catégorique. Mais si les criminels ne sont pas punis pour leur bien, ni pour celui de la société, ni au nom d’aucun finalisme. Pourquoi les punir?

 »A city is shouting. Claiming that costumed adventurers are making their job impossible, the police are on strike. Everyone is frightened, scenting anarchy. Dr. Manhattan, Watchmen , chapter IV

Peut-on vraiment reprocher aux citoyens américains de l’univers de Watchmen d’avoir réclamé le Keene Act exigeant aux supers-héros de travailler pour le gouvernement ou bien de se retirer. Ces mêmes citoyens qui ont élu cinq fois Richard Nixon. Ce même Nixon qui a gagné la guerre du Vietnam grâce à l’intervention du Dr. Manhattan. Mais en 1985, le monde est sur le point de finir dans l’apocalypse nucléaire, et dans ce contexte pourquoi avoir besoin de supers-héros. Les justiciers de Watchmen sont vieillis et contestables. Des anti-héros donc… Alan Moore et le film de Snyder nous pousse à nous demander au nom de quelle autorité les héros agissent. Et exarcerbent la dialectique du genre qui est l’une des questions centrales de la philosophie politique : la légitimité d’une autorité. Je reste persuadé que le concept de légitimité ne signifie rien en soi, mais contribue surtout à apprendre les ressorts d’un interlocuteur donné à un moment donné. Quelle est la légitimité de l’État? Celle de l’évolution historique. Les actes sont les mêmes mais un badge de métal ou l’uniforme bardé d’épaulettes fait la différence. Si les héros ont le pouvoir, ils n’ont pas l’autorité (je renvoie à la crise de la culture d’Hannah Arendt pour voir la différence). Le Keene Act est la tentative étatique pour réaffirmer l’autorité contre la justice privée des supers-héros. Ont-ils raison?  »More than you even realize » c’est la réponse de Watchmen. Les héros eux-même n’ont pas le charme terrifiant d’un Batman. Rorschach est un psychopathe, Ozymandias voit la politique comme un nœud gordien qu’il s’apprête à trancher de la même manière qu’Alexandre le Grand, massacrant la moitié de New-York pour épargner l’humanité d’une nouvelle fureur belliciste. Les seuls héros travaillant pour le gouvernement sont le Comédien et Dr. Manhattan. Pourtant le comportement du Comédien au Vietnam est beaucoup de choses mais guère héroïque. Quant au Dr Manhattan son histoire est celle d’un détachement progressive des choses temporelles, des hommes et des évènements et atteint le stoïcisme, seule attitude pour son statut de demi-dieu immortel.

Mais lorsque le Keene Act est passé, les héros se sont déjà retirés, et apparaît surtout comme une réaction à une crise perçu, celle de la déréliction de la société. Au final on peut dire que seul Rorschach refuse l’autorité du Keene Act. Peut-être que si un des supers-héros classiques auraient refusé de travailler pour l’État, il incarnerait une supériorité morale manifeste, et le spectateur se mettrait du côté des renégats. Mais la situation est probablement moins ambiguë avec Rorschach qui répond à la loi par une note indiquant  »Never » sur le cadavre d’un violeur multirécidiviste face à un commissariat. Il justifie son essence de super-héros qui est pour répondre à l’incapacité de l’État de satisfaire la première cause de son existence. Ainsi que la clarté morale qui lui permettrait l’exécution nécessaire de la lutte contre la criminalité. Mais puisque les délinquants et criminels doivent pouvoir être réinsérés. Cela est un principe essentiel et intangible. Mais il se trouve, et nul ne le conteste, que cette nécessité n’est pas sans danger. Une fois sur trois, une fois sur quatre, une fois sur dix, les tueurs et violeurs réinsérés se dé-réinsèrent. Cela se traduit par des bavures, il faut bien en convenir, mais les principes démocratiques sont saufs. Un enfant violé, une jeune fille disparue qu’on retrouvera par petits bouts au hasard des pérégrinations dans nos rues, voilà le prix à payer. Rorschach le sait et agit en conséquence. Il impose la terreur à la pègre et use des tactiques similaires pour soutirer des informations à Moloch, le criminel retraité. On peut admirer la dévotion du personnage, mais ses méthodes sont contestables. A moins que cela ne soit le principe qui sous-tend son action? Mais Ozymandias (Adrian Veidt), le propret, le progressiste est encore plus terrifiant que Rorschach. Il n’est pas une menace immédiate et a même révélé son identité avant le Keene Act ce qui lui a permis de s’enrichir. Mais il prépare un plan visant mettre fin à toutes les guerres et à permettre l’avènement de la Fraternité Universelle. Si l’on admet que Rorschach est un psychopathe, son impact est limité, ce qu’il admet : “ This city is dying of rabies. Is the best I can do to wipe random flecks of foam from its lips? ”. Veidt pense que le meilleur moyen de mettre fin à la guerre et d’unir l’humanité contre un ennemi commun (mais qui s’avère fictif) : celle d’un monstre venu du lointain espace. Veidt dit d’Alexandre “True, people died . . . perhaps unnecessarily, though who can judge such things?”. Les actes de Veidt et de Rorschach seraient-ils plus légitime si accomplis au nom de l’État? La réponse est non.

Who Watches the Watchmen?
Cette phrase qui parcourt le film est extraite d’un poème de Juvénal, qui parodiant l’action d’hommes souhaitant garder la chasteté de leurs femmes se trouvent confrontées à cette inconfortable question :  »Qui gardera les gardiens? ». Quand les supers-héros censés garantir la sécurité contribuent au chaos. Lucky Lucke amène avec lui les Daltons, le Joker s’installe à Gotham City, et l’Amérique de 1985 dans Watchmen est au fond moins enviable que l’Amérique réelle de la même époque. Parce que la différence entre eux et nous est intrinsèque. Ce que nous manquons, ils en ont en aboandance. Le plus puissant d’entre eux, Dr Manhattan, va au bout du raisonnement lorsqu’il affirme ne faire aucune différence entre la matière vivante… ou morte. Les perspectives diffèrent. Peut-il y avoir simplement un sentiment de sécurité face à l’omnipotent Dr Manhattan ou face à Galactus le Dieu dévoreur de planètes. Le sentiment d’insécurité renait pour la même cause (la différence de possibilités) et enflamme ce que la présence de super-héros est censée apaiser.

La principale leçon de Watchmen et de romans graphiques de la décennie 1980 (il y en a beaucoup) peut-être la suivante : confiné à la fiction, la présence de supers-héros est enivrante. Mais transplanté dans la réalité, serions-nous aussi confortables, et les supers-héros peuvent-ils vraiment être « contrôlés » Dr Manhattan lui-même disait que le gouvernement américain“ can hardly outlaw me when their country ’ s defense rests in my hands.

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Nietzsche dépeint Socrate comme « le tournant décisif et le vortex de la prétendue histoire universelle ». La préoccupation de Nietzsche n’était pas simplement théorique; il était préoccupé par le futur de l’Allemagne ou le futur de l’Europe – un futur humain qui doit surpasser le plus haut niveau qui [ait jamais été atteint] auparavant. Le sommet atteint par l’homme jusqu’à présent est cette manière de vivre qui trouva son expression dans la tragédie grecque, en particulier dans la tragédie d’Eschyle. La compréhension « tragique » du monde fut rejetée et détruite par Socrate, qui par conséquent est « le phénomène le plus suspect de l’Antiquité », un homme d’une taille plus qu’humaine: un demi-dieu. Socrate, [en résumé], est le premier homme théorique, l’incarnation de l’esprit de la science, radicalement nonartiste et amusical. « En la personne de Socrate, la croyance au caractère compréhensible de la nature et à l’universel pouvoir balsamique du savoir est pour la première fois mise en lumière. » Il est le prototype du rationaliste et par conséquent de l’optimiste, car l’optimisme n’est pas simplement le fait de croire que le monde est le meilleur possible, mais il est aussi le fait de croire que le monde peut être rendu le meilleur des mondes imaginables, ou que les maux qui appartiennent au meilleur des mondes possibles peuvent être rendus inoffensifs par la connaissance: la pensée peut non seulement comprendre pleinement l’être, mais elle peut aussi le corriger; la vie peut être guidée par la science; les dieux vivants du mythe peuvent être remplacés par un deus ex machina, i. e. les forces de la nature en tant qu’elles sont connues et utilisées au service de « l’égoïsme supérieur ». Le rationalisme est optimisme, puisqu’il consiste à croire que le pouvoir de la raison est illimité et essentiellement avantageux ou que la science peut résoudre toutes les énigmeset desserrer toutes les chaînes. Le rationalisme est optimisme, puisque la croyance en des causes dépend de la croyance en des fins ou parce que le rationalisme présuppose la croyance en une suprématie initiale ou finale du bien. Les pleines et ultimes conséquences du changement effectué ou représenté par Socrate apparaissent seulement dans l’Occident contemporain : dans la croyance aux lumières universelles et, par là même, au bonheur planétaire de tous au sein de la société universelle, dans l’utilitarisme, le libéralisme, la démocratie, le pacifisme, et le socialisme. Ces conséquences, ainsi que la saisie des limites essentielles de la science, ont ébranlé « la culture socratique » en ses fondements : « le temps de l’homme socratique est révolu. » Il y a par conséquent de l’espoir pour un futur allant au-delà du sommet de la culture présocratique, pour une philosophie du futur qui n’est pas simplement théorique [comme toute philosophie le fut jusqu’à présent], mais sciemment basée sur des actes de la volonté ou sur une décision. L’attaque de Nietzsche contre Socrate est une attaque contre la raison: la raison, la célèbre libératrice de tous les préjugés, se montre elle-même fondée sur un préjugé, et le plus dangereux des préjugés: le préjugé issu de la décadence. En d’autres termes, la raison, qui fait si facilement et si hautement étalage de son indignation face à l’exigence du sacrifice de l’intellect, repose elle-même sur le sacrifice de l’intellect . Cette critique fut émise par un homme qui se tenait aux antipodes de tout obscurantisme et fondamentalisme. On se méprendrait par conséquent sur les déclarations de Nietzsche à propos de Socrate que j’ai citées, ou auxquelles je me suis référé, si l’on ne garde pas à l’esprit le fait que Socrate a exercé une fascination incessante sur Nietzsche. Le plus beau témoignage de cette fascination est l’avant dernier aphorisme de Par-delà bien et mal, peut-être le plus beau passage de [toute] l’oeuvre de Nietzsche. Je n’ose m’aventurer à le traduire. Nietzsche n’y mentionne pas Socrate, mais Socrate est là. Nietzsche y dit que les dieux aussi philosophent, contredisant évidemment ainsi le Banquet de Platon d’après lequel les dieux ne philosophent pas, ne tendent pas à la sagesse, mais sont sages. En d’autres termes, les dieux, tels que Nietzsche les comprend, ne sont pas des entia perfectissima [des êtres parfaits]. J’ajoute seulement quelques points. La réelle opposition de Nietzsche à Socrate peut également s’exprimer ainsi : Nietzsche remplace l’eros par la volonté de puissance – un effort qui a un but au-delà de l’effort par un effort qui n’a pas un tel but. En d’autres termes, la philosophie telle qu’elle fut jusqu’à présent est apparentée à une lune – et la philosophie du futur est comme le soleil; l’ancienne est contemplative et n’envoie qu’une lumière empruntée, elle est dépendante d’actes créateurs extérieurs à elle et qui la précédent ; la dernière est créatrice parce qu’elle est animée par une consciente volonté de puissance. Le Zarathoustra de Nietzsche est « un livre pour tous et pour personne » [comme le dit la page de garde]; Socrate s’adresse à quelques uns. J’ajouterai encore un point qui n’est pas d’une mince importance. Dans la préface de Par-delà bien et mal, alors qu’il se confronte à Platon et par là même à Socrate, Nietzsche dit comme en passant : « Le christianisme est le platonisme pour le peuple. »

Leo Strauss, Le problème de Socrate, 1970

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Je profite du fait qu’il n’y ait pas eu de texte publié hier pour ajouter celui-ci, dans le cas où certains seraient passés à côté.

Vous avez échappé à l’avortement et vous êtes nés dans ce qui reste de la famille en Europe. Elle sera peut-être « monoparentale », c’est-à-dire réduite à une seule personne. Ou bien constituée de deux personnes aux noms différents, voire de même sexe. Vos grands-parents, vous les verrez de temps en temps, pour qu’ils vous fassent des cadeaux ou pour qu’ils vous « gardent » pendant que vos parents travaillent ou s’amusent ; avant qu’ils ne rejoignent l’hospice car ils finiront aussi par gêner. Vos parents divorceront un jour, sans doute, s’ils se sont mariés (un mariage sur deux finit en divorce selon les statistiques). Votre famille se réduira au droit de visite.

Vous n’aurez pas le réconfort d’avoir beaucoup de frères et de sœurs car la démographie occidentale s’effondre : vous n’aurez que des copains, des potes et des adresses Internet. Vous n’aurez que des amis en silicone. Cela vous suffira puisque de toute façon vous allez passer 4 heures par jour devant la télévision. Le reste du temps, vous écouterez de la musique déracinée avec vos copains en « boum », en « boîte » ou sur votre MP3 et vous tapoterez sur votre téléphone-ordinateur-appareil photo-GPS portable.

Vous lirez peu et rarement de vrais livres. L’accès à la culture ne vous sera pas accordé sauf si vos parents sont riches. On vous dressera ainsi à rester des éternels spectateurs du monde : des objets et non des sujets de l’histoire.

L’école publique ne vous apprendra rien de votre passé, de votre histoire, de votre culture, de vos racines ou de votre religion. Elle vous apprendra seulement à respecter les commandements de l’idéologie dominante et qu’il est normal de copuler avec vos petits copains et copines. Elle vous apprendra à vous repentir de votre civilisation, à mépriser vos ancêtres et à suspecter vos parents. A la cantine on vous fera manger halal car il ne faut pas discriminer vos petits camarades musulmans. On vous apprendra à consommer et à céder à ce que vous croirez être vos libres pulsions, alors que vous serez seulement victimes de la suggestion publicitaire omniprésente.

Si vos parents ont un peu d’argent, vous vous inscrirez à l’université puisque tout le monde y va, bien que vous ne sachiez pas bien l’orthographe, à la différence de vos arrière-grands-parents qui n’avaient que leur certificat d’études primaires mais qui savaient lire, écrire et compter et qui connaissaient les chefs-lieux de départements. Avec un peu de patience vous obtiendrez un diplôme, comme tous les autres, et vous devrez alors chercher du travail. Comme tous les autres, car vous entrerez dans un monde où le travail durable est un privilège rare, désormais.

Vous serez en concurrence avec le monde entier : avec les Chinois et les Indiens qui fabriquent chez eux ce que l’on vous somme d’acheter, et avec les Africains qui sont installés en Europe. Des législations compliquées, destinées à empêcher de « discriminer » tout le monde sauf vous, ont en outre été mises en place. Il faudra vous contenter de peu si vous voulez travailler. Il faudra aussi faire preuve de docilité et de mobilité car la délocalisation de l’emploi industriel est désormais la loi. Et puis, compte tenu des prix de l’immobilier – car c’est le seul bien qui n’a pas encore été dévalué par les crises financières à répétition –, il vous faudra beaucoup vous déplacer entre votre domicile et votre travail, et de plus en plus longtemps puisque les centres villes sont de plus en plus chers. Et vous voyagerez dans les transports collectifs bondés car les routes sont saturées ou interdites.

Vous vivrez dans des banlieues et non plus dans des villes, des villages et des campagnes, comme vos ancêtres. Vous logerez entre le centre commercial, le centre culturel et le parking. La nuit, il vous faudra éviter de circuler pour ne pas rencontrer des « jeunes », des criminels récidivistes ou des contrôles de police musclés. Le mieux pour vous sera de rester chez vous à regarder la télévision. Vous y verrez des tas de choses auxquelles vous ne pourrez jamais accéder mais cela vous fera rêver, avant de vous endormir. Et cela vous donnera l’idée de vous endetter un peu plus pour acheter des objets inutiles que vous aurez « vus à la télévision ».

Mais il vous faudra éviter d’être malade, surtout si vous n’avez qu’un emploi à durée déterminée. Parce que les systèmes de sécurité sociale font faillite et qu’on remboursera mal vos dépenses médicales. Et parce qu’un arrêt de longue durée peut signifier un début de chômage, la dégringolade sociale irrémédiable dans un pays où 10% de la population n’a pas d’emploi.

Vous n’apprendrez pas le métier des armes puisque le service militaire a été aboli et qu’il est interdit de posséder des armes. Vous n’apprendrez pas à protéger votre nation, votre foyer, vos proches. Si vous êtes militaire de carrière on vous enverra guerroyer au loin, jouer les mercenaires de l’OTAN.

Vous n’apprendrez pas à être un citoyen qui participe à la vie de la cité. Non, si on vous fait militer ce sera pour des causes lointaines : on vous fera faire de « l’humanitaire » ou sauver les bébés phoques. On vous consultera sur pas grand’ chose d’important ; on vous laissera tranquille ; on vous demandera seulement de voter pour les candidats choisis par la télévision.

On vous apprendra à être un bon petit sujet docile, une gentille « ressource humaine » au service de l’économie, qui fait confiance aux institutions, aux conseils d’administration des entreprises et aux experts financiers pour vous « protéger ».

Il faudra aussi vous habituer à respecter les multiples prohibitions dont on a rempli votre vie, pour votre bien : trier sagement vos déchets ménagers, ne pas rouler trop vite, mettre votre ceinture de sécurité, ne pas fumer, ne pas manger trop sucré ou trop salé, ne pas boire plus d’un verre de vin, ne pas transporter d’objet pointu et coupant dans les avions et surtout ne pas avoir de mauvaises pensées.

Il faudra aussi que vous appreniez à être minoritaire. Minoritaire dans le monde, car les Européens ne représenteront plus que 7,5% de la population mondiale en 2050. Minoritaire à l’échelle de l’Union européenne élargie, car cette union n’est qu’un nain politique. Minoritaire dans votre pays, car vous devrez vous « ouvrir » aux us et coutumes de tous les peuples qui vous feront l’honneur de venir s’installer en France, si vous ne voulez pas qu’on vous accuse de « racisme » et subir les foudres de la justice. Minoritaire, il faudra que vous appreniez à baisser les yeux dans la rue.

Avec un peu de chance vous durerez ainsi au moins 80 ans, dans la solitude ou en la partageant avec un autre individu que vous aurez rencontré. Avec votre petite retraite et les quelques économies qui auront survécu aux différentes crises financières, vous traînerez votre vie inutile et sans but. Peut-être aurez-vous décidé de faire des enfants pour qu’ils profitent à leur tour de ce paradis terrestre ? Mais il faudra vous résigner à ce qu’ils n’aient pas une meilleure situation que la vôtre.

Michel Geoffroy

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Taxi Driver (1975) de Martin Scorsese

Il y a quelques années, un de mes professeurs, d’origine américaine disait à propos de la période : « Les années 1960 furent la décennie de la fête, les années 1970 celles de la gueule de bois ». Pas mieux. Ce qui marque réellement dans le célèbre final du film, ce n’est pas tant l’enchaînement mécanique des meurtres, mais bien le regard vide que Travis affiche dès son acte commis. Un regard qui est la manifestation visible d’un délitement, d’une désolation. Au fond de ses yeux, il n’y a rien. Son chargeur vidé, il ne reste plus qu’un corps inerte, affalé dans un fauteuil. Le corps inerte de Travis, tout comme le New York de l’époque, partait en morceaux. Ainsi que l’Amérique qui attendait son Reagan. Travis lève alors sa main et feint de tirer avec cette arme improvisée sur sa tempe. Ce geste, que l’on pourrait prendre comme le terme de son existence, est en fait le premier pas de sa réinsertion sociale, en tant qu’il assimile alors le fondement de la vie morale : la distinction radicale et inévitable entre pensée et acte, et surtout la possibilité qu’a la conscience de s’opposer à l’action et ce, autant pour contenir ses pulsions que pour les étouffer. Pour la première fois, et inconsciemment, il « fait semblant », extériorisant par le signe ses traumatismes de vétéran du Vietnam. Car jusque là, Travis n’avait su s’intégrer à une société qui se désintègre, incapable de masquer sa personnalité. Il était exclusivement ce qu’il montrait de lui aux autres, position inconfortable dans un monde où il faut davantage et de plus en plus paraître et surtout ne rien laisser transparaître de son être. Je ne développerai pas ici le thème du bal des masques, Stendhal et Dostoïevski écrivirent des pages magnifiques sur la question. Et j’aborderais la question dans les films ultérieurs. Retenons juste pour l’instant, que Travis n’est pas tout à fait en dehors de ce système dont il connait les rudiments : il invite Betsy à déjeuner ou encore il cache sa xénophobie auprès de son collègue noir. Mais à chaque fois, il finit par se montrer tel qu’il était au grand jour : il emmène la jeune femme dans un cinéma porno lors de leur premier rendez-vous, il fixe avec insistance les noirs qu’il croise. Il n’entre définitivement pas dans le cadre de cette ville, trop grande pour lui. De ce New-York des années 1970 qui possède tous les attributs d’un enfer urbain.

Pourtant, et c’est ce qui fait toute l’ambiguïté du personnage, Travis n’est pas non plus un être dénué de toute éthique. Il n’est pas un de ces psychopathes qu’il est facile de blâmer, ou un simple traumatisé du Vietnam qu’on pourrait peut-être excuser (c’est l’un des mérites de Scorsese que d’éluder la nature de l’instabilité de Travis permettant au film de s’élever au-delà de l’explication sociologique) ; non, Travis conserve toujours au fond de lui un garde-fou, même si celui-ci va progressivement disparaître. On peut le constater dans ce qui reste peut-être comme la meilleure scène du film : Travis tente de discuter avec Wizard, son collègue, le temps d’une pause entre deux clients. Se sentant au bord de la folie, il lui demande des conseils. Seulement les mots ne viennent pas. Que dire ? Que partager ? Travis n’a pas appris à structurer ses pensées, il ne sait que les transcrire en un flot de paroles indigestes qu’il garde personnelles – chez Scorsese, les mots, rapides et tranchants, cherchent surtout à cacher la vacuité rongeant les personnages et leur permettent de refouler leurs envies les plus primaires. On voit ce qui le distingue du Raskolnikov de Dostoïevski qui en arrive au meurtre par une logique implacable. Raskolnikov fait partie de ces êtres qui se donne le droit de dépasser les limites du social. Mais pour Travis, ce dépassement est le résultat de l’impossibilité de la répression du désir. Nous sommes dans le crime de passion et non dans le crime de logique. Il bouillonne, sait très bien que « de mauvaises choses lui passent par la tête » mais comment les contenir ? Si cette envie légitime de partager son vécu marque bien la subsistance d’une morale chez lui, son incapacité à communiquer l’enferme à double tour, le condamnant à la solitude. Déchiffrant tel un sorcier les bribes des formules de Travis, Wizard (« sorcier » en anglais) lui donne le seul conseil qui lui semble juste : dans cette jungle (« où on est de toute façon baisé »), l’unique moyen de se protéger de soi-même est de devenir ce qu’on laisse transparaître ; être ce que les autres voient de nous. Solution peu réjouissante mais qui garantit au moins la survie. Mais pour Travis, cet argument n’a déjà plus de portée, on le sait maintenant. Et il aura beau se cacher derrière son travail comme le lui propose toujours Wizard – s’enfermer dans son taxi comme dans une carapace – le monde viendra toujours à lui : tous les soirs, il accompagnera les joies et les misères du monde le temps d’un trajet. Ce monde brutal vient à lui inlassablement sans qu’il ne puisse jamais le déchiffrer. Cette insistance tourne à l’obsession. Il n’a dès lors qu’un seul but : fuir ce cercle vicieux.

Mais comment peut-il s’échapper d’une existence qui l’encercle de plus en plus? Une seule solution se présente à ses yeux : il faudra l’expurger de ses démons et finalement la supprimer. Évacuer la racaille pour mettre de l’ordre. A ce projet insensé, Scorsese y consacre la seconde moitié de son film, c’est dire si le massacre final n’est en rien un acte de folie passagère mais un aboutissement. A partir de là, Travis n’épargnera plus rien à personne – il veut tout détruire : la télévision, les politiques et même sa propre image dans le miroir dans la scène la plus célèbre du film, où finalement il ne se reconnaît plus physiquement. Dès lors, changer d’apparence, de nom, ne le gène en rien et même le rassure : dans la jungle new-yorkaise, il sera le chasseur, ou plutôt un esprit furtif, invisible, prêt à bondir sur ses proies. Plus rien ne le rattache à son corps désormais. Plus rien, si ce n’est une chose : Iris.

Cette jeune prostituée, jouée par la précoce Jodie Foster, qu’il a plusieurs fois croisée, ce corps fragile à peine sorti des bras de sa mère, c’est ce qui va le sauver. Très tôt dans leur relation, Travis va se montrer sous un tout autre jour. Lors de leur premier contact, Iris croit qu’il vient la voir pour une passe. Refusant l’idée même de l’acte, il s’en détourne et lui demande plutôt de déjeuner avec lui plus tard. Cela n’est pas sans rappeler la relation avec Betsy en ce sens qu’elle est inversée. Ici, la femme est une gamine qui agit sans réfléchir. Et même si elle est consciente de sa misère, elle préférera montrer que cela ne la tracasse pas. Elle refoule son malheur au plus profond d’elle-même et prétend bien s’en porter. De toute façon, elle n’a pas le choix. A travers Iris, Travis s’ouvre donc à une souffrance extérieure qui tente de s’oublier, ce qu’il est lui-même incapable de faire. S’il essaiera bien de la délivrer en discutant avec elle, il sait très bien qu’il devra assumer son rôle de chasseur jusqu’au bout : si Iris ne peut rejeter son existence, il le fera pour elle. D’où les meurtres sauvages du final. Ceux-ci accomplis, et Iris « délivrée » de son étau, Travis peut enfin se détacher totalement de son corps et se donner la mort. Cependant on sait maintenant que cet acte ne représente pas quelque chose comme une ultime destruction mais une prise de conscience : tout comme Iris, Travis va apprendre à étouffer son mal, séparant la volonté de l’accomplissement.

De son périple, il ne gardera que des séquelles physiques que le temps effacera. Seul souvenir de ce temps lointain, Betsy, qu’il croisera une dernière fois le temps d’une course. Plus besoin de mots (leur conversation est quelconque), les regards suffisent pour se dire adieu, pour tirer un trait définitivement. Maintenant le silence de Travis parle et son acte peut être gratuit. Dorénavant, comme Iris, comme tout le monde, il fera semblant d’être heureux. Mais comme le sorcier lui a prédit, il sera en vie…

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