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Archive for décembre 2011

MIDNIGHT EXPRESS

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No Country For Old Men (2007) de Joel et Ethan Coen

Film précédent

Il était évidemment hors de question de ne pas mentionner ce film qui après tout a donné son titre à ce blog.

No Country For Old Men se déroule la même année que Watchmen (en 1985), même si cette fois on retourne dans l’histoire réelle mais hors d’un New-York tentaculaire, de ses grattes-ciels, ses rues encore sales et ses gangs. Le désert du Sud-Ouest, la frontière avec le Mexique proche. Le même cadre qui sert à la très nihiliste série Breaking Bad. Mais comme dans Watchmen, un même sentiment dominant se dégage tant dans le comics que dans le film des frères Coen (adapté d’un roman de Cormac McCarthy), et c’est celui que le mal gagne dans ce monde, et par des moyens qui défient de plus en plus la bonne volonté des honnêtes gens (ou des super-héros), auparavant représentés par les Watchmen ici représentée par le shérif Ed Tom Bell, dont la litanie lancinante des réflexions sur la perversité croissante du crime alterne avec le récit des faits abominables auxquels il a été mêlé et dont il échappe assez miraculeusement, avant de jeter l’éponge avec le sentiment d’une défaite.
« Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait », remarque Bell au cours de ses méditations, et de fait, la drogue et l’argent de la drogue sont au cœur de ce thriller « théologique », dont le pouvoir d’attraction et de contamination fondent toutes les relations et jusqu’aux péripéties du film, qu’on dirait précipitées dans une sorte d’entonnoir vertigineux à une seule issue, fatale pour la plupart des protagonistes, à commencer par Llewelyn Moss. Celui-ci, dont la vie bascule lorsque, par hasard, il découvre en pleine nature où il chassait, sur les lieux d’un massacre de trafiquants, deux millions de dollars serrés dans une serviette, va payer de sa vie le geste de s’emparer, sans témoins vivants, de cet argent semblant doté d’une espèce de rayonnement radioactif. De la même façon toutes les instances du crime, en premier lieu le fantomatique Anton Chigurh dans le roman, semblent liées entre elles par une espèce de lien obscur qui semble traverser intact tous les obstacles.

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La fidélité du film au roman est d’abord verbale (la transposition des dialogues est relativement littérale), mais aussi dans la narration (le scénario est rempli d’éllipses et de silences, les cadavres eux-même semblent avoir quelque chose à dire, à témoigner). Mais manque le lyrisme mortifère, à l’exception de la scène entre Chigurh et l’homme qui était justement chargé de le traquer, on ne retrouve pas ‘l’instant’ précédant l’assassinat de chacune des victimes du tueur fou incarné par l’étonnant Javier Bardem. La particularité de Chirgurh ne peut pas être nommé, un Shériff l’appelle un lunatique avant que son collègue écarte justement cette hypothèse. Sa spécificité consiste en cette scène de fin où il tue la femme de Moss (alors mort) accomplissant une promesse faite à un mort.

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Les scènes où Bell est impliquée (et où Tommy Lee Jones est l’antithèse de l’Agent K dans Men In Black, ne pas oublier que les frères Coen pratiquent un cinéma très allégoriques et rien n’est laissé au hasard dans leurs scènes), sont centrées autour de deux idées : l’Amérique est livrée aux chiens, et Bell tourne autour de ce mystère tente de comprendre comment et pourquoi ce basculement s’est opéré, des explications existent certes, permettent d’aborder le problème par touches mais sans jamais y répondre totalement. L’éternelle question de Bell : D’où vient ce vent mauvais? Mais Bell, en bon sudiste apparaît complètement anachronique, peu formé à la nouvelle réalité. Le cheval le Shériff emprunte “n’est pas fait pour cela”, le Shériff est à cheval ou dans une caisse d’une autre époque (il n’a pas de radio pour appeler des renforts) quand Chigurh est dans le Technique et les mexicains roulent en 4X4. Il n’a pas la grille de lecture qui leur permettraient de décrypter le mal moderne et est donc obsolète. L’Histoire voudrait que ce soit fini pour eux. Comme elle a réglé le compte du vieux Sud en 1865. C’est pour cette raison que le Sheriff se retire rejoignant nombre de gens de bien qui ont renoncé, las d’attendre un signe de Dieu (la scène-clé où Bell se confie au à son viel oncle : I always thought when I got older God would sort of come into my life in some way. He didn’t. I don’t blame him).

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Un Shériff dont les répliques alternent entre un accent Texan appuyé et (chose courante dans les romans de McCarthy) l’éloquence biblique. Dans le film, la volonté de Bell ne semble tenir que par un fil et la seule chose qu’il semble pouvoir faire dans ce monde qui l’échappe est de suivre le chemin, arrivant à chaque fois trop tard. Dans une séquence, on le voit dans une chambre où le tueur s’est assis, repensant à ses pères, eux-même Shériff. Comment son comté tourne en un enfer. Tommy Lee Jones prend un visage assez saisissant du désespoir. Il dit ne pas comprendre, mais en même temps, son récit est un essai continuel de comprendre ce monde altéré, d’où vient ce vent mauvais…

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Les hérésies

Mais il est vrai aussi que les hérésies me charment. Et tandis que je n’ai jamais pu me visser plus de huit jours dans le crâne les preuves classiques de l’existence du Très-Haut, je ne me fatigue pas de dresser le catalogue des innombrables solutions que trois siècles ont proposées au casse-tête de l’Homme-Dieu ; les adoptiannistes pour qui Jésus a reçu l’esprit divin lors de son baptême, mais n’est devenu Dieu qu’après sa résurrection ; les docètes, qui veulent que Jésus soit un corps astral, un fantôme n’appartenant pas à notre monde pondérable ; les aphtartodocètes qui cherchent à écarter l’insoutenable et scandaleuse notion d’un Dieu souffrant, et font un Christ doté d’un corps pareil au nôtre mais jouissant d’une surnaturelle insensibilité ; les origénistes qui ne peuvent pas s’empêcher de nuancer l’égalité du Père et du Fils ; les sabéliens, les subordinationnistes, les ariens qui soutiennent que Jésus n’a été qu’un homme inspiré par Dieu, le plus grand des hommes créés ; les nestoriens qui donnent au Christ deux natures, humaine et divine, mais les séparent totalement et enseignent que l’homme seul est mort sur la croix ; l’évêque Photin qui invente un Verbe à extensions, Raison impersonnelle de Dieu dans la première extension, mais devenant fils de Dieu dans la seconde, pénétrant ainsi l’humanité de Jésus jusqu’à en faire une espèce de Dieu ; les monophysites, qui acceptent la nature humaine du Christ, mais enseignent qu’elle a été absorbée par sa nature divine ; les monothélites qui disent qu’il n’y a eu dans la nature humaine du Christ d’autre volonté que celle de Dieu, que son corps était un instrument du Tout-Puissant…
J’avoue que ces antiques folies me régalent. Les historiens orthodoxes que j’ai lus m’invitent à y voir une grande preuve de la Vérité qui a triomphé de tant d’assauts. Mais de quelle Vérité s’agit-il, puisqu’elle n’existait pas, qu’elle n’était pas écrite nulle part, qu’il a fallu cinq siècles de malaxation pour élaborer le dogme trinitaire – une théorie que l’on aurait triturée de Jeanne d’Arc jusqu’à nos jours – que ce dogme n’a été créé, les trois quarts du temps, que grâce aux hérésiarques plus inventifs et plus agiles, les vrais instigateurs de la doctrine ; qu’un saint du IIe siècle n’avait pas la moindre idée de la consubstantialité, qu’on pourrait établir une liste fort vraisemblable des saints de ce siècle qui auraient été d’affreux hérésiarques cent ans plus tard ? Je vois que la Vérité s’est confondue rapidement avec la plus vulgaire politique, qu’elle en a suivi les hasards, qu’il s’en est fallu d’un cheveu, d’un pape plus ou moins couillu, d’un empoisonnement plus ou moins réussi, d’une bataille gagnée, pour que nous devinssions tous ariens ou monophysites ; que la Croix, le Dieu Trinitaire, le Christ consubstantiel au Père ont gagné par la force, par les soldats, l’argent, la police et la censure, ni plus ni moins que tous les conquérants. Je vois le symbole de Nicée, fruit d’une interminable querelle parlementaire, imposé par un déploiement de gendarmes, d’anathèmes et de bûchers. Je vois les plus grand Pères de l’Église, Jérôme, Ambroise, Augustin, sous les traits de polémistes féroces, de fanatiques impitoyables, réclamant toujours davantage de flics, de juges et de prisons pour le service de leur Dieu. Et je n’ai guère lu que des histoires orthodoxes. À quoi bon lire les autres ? Que pourrais-je souhaiter d’y trouver encore ? Je n’oublie pas les martyrs, leur fermeté, leur grandeur, mais je n’oublie pas non plus les martyrs innombrables des autres partis. Combien d’ariens qui se firent égorger pour défendre leurs Dieu contre l’idée d’une Incarnation qu’ils jugeaient dégradante, impie ?

Lucien Rebatet, Les Deux Étendards

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Quiétude

Je songeai à la délicatesse physique de ces gens, à leur manque d’intelligence, à ces ruines énormes et nombreuses, et cela confirma mon opinion d’une conquête parfaite de la nature. Car après la lutte vient la quiétude. L’humanité avait été forte, énergique et intelligente et avait employé toute son abondante vitalité à transformer les conditions dans lesquelles elle vivait. Et maintenant les conditions nouvelles réagissaient à leur tour sur l’humanité. Dans cette sécurité et ce confort parfaits l’incessante énergie qui est notre force doit devenir faiblesse. De notre temps même, certains désirs et tendances, autrefois nécessaires à la survivance, sont des sources constantes de défaillances. Le courage physique et l’amour des combats, par exemple, ne sont pas à l’homme civilisé de grands secours – et peuvent même lui être obstacles. Dans un état d’équilibre physique et de sécurité, la puissance intellectuelle, aussi bien que physique, serait déplacée. J’en conclus que pendant d’innombrables années, il n’y avait eu aucun danger de guerre ou de violences isolées, aucun danger de bêtes sauvages, aucune épidémie qui aient requis de vigoureuses constitutions ou un besoin quelconque d’activité. Pour une telle vie, ceux que nous appellerions les faibles sont aussi bien équipés que les forts, et de fait ils ne sont plus faibles.
Et même mieux équipés, car les forts seraient tourmentés par un trop-plein d’énergie. Nul doute que l’exquise beauté des édifices que je voyais ne fût le résultat des derniers efforts de l’énergie maintenant sans objet de l’humanité, avant qu’elle eût atteint sa parfaite harmonie avec les conditions dans lesquelles elle vivait – l’épanouissement de ce triomphe qui fut le commencement de l’ultime et grande paix. Ce fut toujours là le sort de l’énergie en sécurité ; elle se porte vers l’art et l’érotisme, et viennent ensuite la langueur et la décadence.

H.G Wells, La Machine à explorer le Temps

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