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Archive for février 2012

On sonna à la porte d’entrée. Ils se turent. Le serviteur apporta une enveloppe pneumatique. Costals la flaira.
-Excusez-moi, mais ce pneumatique a la petite figure de travers des lettres de chantages…

Il le lut, et le tendit en silence à Mme Dandillot, qui lut à son tour :

Mon cher Maître,
Vous sentez sûrement, comme nous, que l’heure est venue à reconsidérer l’Univers. Studio 27, équipe de Jeunes, s’est attribué le plus délicat des ces examens nécessaires : prendre la mesure de l’homme. Notre Conseil a donc pensé qu’il s’imposait avant tout d’ouvrir un vaste débat sur ce problème de première urgence : Dieu, la Révolution, la Poésie. Un congrès, auquel la Jeunesse pensante du Monde entier sera fraternellement invitée, sera organisé par nous en mars. A l’issue de ces assises, où nous aurons confronté nos conclusions et pesé nos vouloirs, nous proposerons, – et nous exigerons s’il le faut.
Une enquête préliminaire doit nous fournir nos instruments de travail. Nous vous prions donc de répondre aux trois questions suivantes (nota : Studio 27 ne paraissant encore que sur un nombre réduit de pages, prière de ne pas donner à votre réponse plus de quatre pages format dactylo).
Questions :
1. Qu’est ce que Dieu ?
2. Ne pensez-vous pas que Dieu soit le message permanent de la révolution ? Si oui, quelle place cette pensée occupe-t-elle dans votre vie ?
3. Gratuité de Dieu et gratuité de la révolution. Sont-elles en fonction l’une de l’autre ?
4. La doctrine du Studio 27 – Dieu commence où finit la poésie – vous paraît-elle de nature à conditionner votre vocation d’Européen ?
5. Raisons de votre désespoir.
Veuillez agréer, mon cher Maître, etc.
P.-S. – Nous donnons le bon à tirer du numéro ce soir à 9 heures. Pouvons-nous espérer avoir votre réponse à temps ?

-Je vous avoue que je n’y comprend pas grand’ chose, dit Mme Dandillot, rendant le pneu à Costals.
-Mais, Madame, il n’y a rien à comprendre.
-Ah ! Très bien. Ce sont peut-être des lycéens ? demanda-t-elle, se souvenant que son fils, à seize ans, écrivait des choses de cet acabit.
-Oh ! non, dit Costals. Je connais quelques-uns des signataires. Ce sont des hommes de trente à quarante ans. Mais il y a certains milieux de pensée, à Paris, où l’on n’est pas précoce.
Il posa sa main sur son front.
-Ainsi, nous n’avons pu nous occuper une demi-heure de choses sérieuses sans être interrompus deux fois par ceux que j’appellerai les Fols, parce que ce sont des gens qui, avant tout, manquent de cette vertu décidément cardinale : le bon sens. La vie française est parcourue sans cesse par les Fols. Femmes vivant sans cesse dans les chimères, demi-intellectuels pour qui les mots sont tout, bourgeois aveuglés par leurs œillères de classe, prolétaires aveuglés par leur ignorance, étudiants aveuglés par leur bêtise : tous, toujours à côté de ce qui est, que ce soit pour une raison ou une autre. Tous pourtant ayant voix au conseil de la tragédie, et – vous sentez la grandeur shakespearienne de la chose ? – le Héros, celui qui tient dans sa main les destins, n’osant décider, quoi qu’il pense en soi-même, que soutenu par l’approbation des Fols. Mais ceux qui me saisissent le plus sont les Fols de l’intelligence, qui viennent faire irruption et de nous vrombir aux oreilles pendant que nous étions dans le sérieux… Leur race est profondément nôtre. Ils ont été les Sorbonagres de Rabelais, les Précieuses et Médecins de Molière, les Idéologues de Napoléon : la cuistrerie est un des traits éternels de la France. On dit que chez nous tout finit par une chanson. Tout finit aussi par un canular, mais un canular qui se prend pour quelque chose d’extrêmement important…

Henry de Montherlant – Les lépreuses

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Roma Æterna

Une civilisation peut-elle être éternelle? C’est la question qui relie les onze nouvelles composant le livre de Silverberg paru en 2004 et contant l’histoire d’un monde où Rome a perduré. Alors que les uchronies classiques placent un point d’inflexion d’ordinaire unique et de préférence spectaculaire, Silverberg en place quatre, dont deux qui sont d’ordre religieux : l’échec de l’Exode conduit par Moise, le deuxième étant la succession de Caracalla par Titus Gallius (au lieu de Macra, un maure) qui stoppa l’immixtion des dieux venus d’Orient dans les cultes pratiqués au sein de l’Empire Romain. Les conditions de la survie de la civilisation romaine selon Silverberg rejoignent les analyses de l’historien Britannique Edward Gibbon qui pointa le rôle de la Chrétienté dans l’effondrement de Rome. Non sans raison d’ailleurs. Pour l’auteur britannique, il ne faisait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Gibbon considérait que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit de l’espérance du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire.

*

La divergence historique entre la réalité et l’uchronie de Silverberg -et c’est là un point original dans le genre- est donc avant tout religieuse. S’il règle son compte avec le christianisme qui ici n’existe pas, et avec les Hébreux qui malgré leur faible influence sur l’histoire restent cependant présents tout au long du roman, ils ne cessent d’étonner la Rome polythéiste avec leur Dieu unique, Silverberg ne lâche pas son attaque contre le monothéisme. Son attrait reviendra également avec la rencontre entre un diplomate romain et le mystique Mahmud, qui rêve d’un autre Dieu unique qui chasserait les mauvaises mœurs de La Mecque, avant d’apporter le désert sur le monde. A nouveau, le danger d’un culte monothéiste porté par des fidèles fanatisés se révèle aux yeux du narrateur (un diplomate romain), qui s’empresse de tuer dans l’œuf cette future menace pour l’Empire. Difficile de ne pas voir dans ce texte une crainte (justifiée) de l’Islam actuel, que Silverberg étouffe ici dans l’œuf. Bien plus tard, cependant, la Rome polythéiste est fustigée, alors que les temples se vident, faute d’apporter des réponses spirituelles convaincantes aux Romains. Et pourtant les Hébreux, enfin, rêvent à nouveau d’Exode depuis l’Égypte. Mais désormais, la Terre promise est parmi les étoiles, et ils se lancent dans la conquête de l’Espace, fuyant cette planète où domine une « Rome qui ne veut pas mourir ». Même si ils échouent et le roman s’arrête là, l’idée est lancée.

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Rome survit et s’étend, mais elle n’atteindra jamais l’Empire du monde aux dimensions de celui de Charles Quint ou du Royaume-Uni. Après deux tentatives d’invasion, la conquête de l’Amérique échoue, laissant les étranges sociétés de Nova Roma poursuivre leur développement et Rome ne se consacre jamais à tenter de conquérir l’Asie. Contrairement à la colonisation du monde par l’Europe, l’extension est limitée, et Rome ne connaîtra pas l’hubris et règle son développement avec discipline. La monarchie française au temps de Vergennes en était arrivée à la même conclusion. Règnent alors les grands équilibres, faute des principes justifiant la Cité Universelle qu’elle fut sur terre ou dans les cieux.

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Pourtant on sent parfois, l’histoire avançant, cette Rome connaître certaines tendances qui touchent notre Occident et il y a ce passage dans la nouvelle ‘se familiariser avec le dragon‘ :

Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal nécessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C’est là que j’ai fini par comprendre que l’un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisément le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences.  Nous n’en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et n’avons pas perdu nos talents dans l’art de la guerre; mais quand je considère le ton désinvolte qu’adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d’incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l’un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon.

Je ne sais pas si cela est affecté, une technique narrative un peu facile de la part de Silverberg. Cela semble vrai. Rome en finit là. Il fait dire que l’on trouve ici le déchirement de l’âme dans un monde où le christianisme est pourtant absent. A moins que cela ne soit autre chose. La vision supérieure qui veut que rien ne dure jamais et que l’histoire du monde n’est qu’une lutte entre le mouvement et le repos, la paix et la guerre pour paraphraser Thucydide. Et globalement, dans les grandes lignes peu importe les variations, les points d’inflexions, le monde et l’humanité suivront la même voie. Ce personnage cité comme beaucoup de nos contemporains sent le prêchi-prêcha, les principes et le sentiment de culpabilité. On ne voit pas poindre le début du souci d’une éventuelle âme alors que Rome tente de s’élancer à la conquête de l’Asie. Avant de redevenir une République en 2603 Ab Urbe Condita. Sens de l’histoire. A moins que cela ne soit que la nécessité impérieuse chère à l’antiquité qui veut qu’une Civilisation ne peut supporter éternellement une tête pourrie. Pour un Vespasien et un Hadrien, combien de Caligula? Sans compter les faibles.

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C’est là qu’apparaissent peut-être les limites du recueil de Silverberg et de l’Uchronie en général. Genre quasi-exclusivement occidental (avec quelques exceptions en Russie et au Japon), l’Uchronie ne pense guère une histoire au-delà de l’Occident, en tout cas au delà de la conception du monde tel que le pense l’Occident moderne. Chose dérangeante quand le livre en question suppute l’absence de celui-ci.

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Prospero

En 2257, le croiseur C57D de la flotte des planètes-unies arrive, après une année de voyage, en vue de la planète Altaïr IV. La mission de l’équipage du commandant Adams est de trouver les survivants d’une expédition scientifique arrivée sur la planète vingt ans auparavant. De l’équipage du Béléphoron il ne reste plus que le Dr Morbius, qui tente vainement par radio de les dissuader d’atterrir. Le commandant suit néanmoins ses ordres et, à l’arrivée du vaisseau, l’équipage est accueilli par un étonnant robot (Robby) envoyé par Morbius.

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Béléphoron dans la mythologie grecque était le héros qui dompta Pégase et tua la chimère, le célèbre monstre à tête de lion et à la chevelure de serpents. Mais inutile de recenser toutes les références qui ont inspiré le film, elles sont nombreuses et ne font pas forcément sens, faisant partie du jeu des concepteurs pour  »perdre » le spectateur. Retenons qu’à l’image des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury, les scénaristes choisirent de donner au film les caractéristiques d’une fable plutôt philosophique en puisant à la source des grands classiques. A commencer par The Tempest de Shakespeare, pièce racontant l’histoire de Prospero, Duc de Milan, exilé avec sa fille sur une île où règne la magie. Magie permettant au Duc de contrôler des esprits maléfiques ou bénéfiques. Allié d’un meilleur génie, Ariel, qui déclenche une tempête dans laquelle est pris un navire, Prospero doit finalement s’accommoder de l’amour de l’un des naufragés, Ferdinand, pour sa fille. Ici, Prospero devient Morbius, et l’île magique se transforme en une planète lointaine et semi-désertique, encore imprégnée des découvertes scientifiques d’une civilisation disparue, les Krells…
Si il s’inspire de Shakespeare, le scénario du film emprunte tout autant à la psychanalyse freudienne. Le docteur Morbius, en enrichissant ses connaissances à travers les vestiges d’une civilisation brillante, cherche à s’affranchir de la bête qui est tapie dans l’homme, à faire prendre définitivement le dessus à l’esprit sur le corps conformément au vieux rêve de Platon, à abolir le subconscient. Sur cette planète vierge de toute société, il a bâti un monde idéal pour sa fille Alta. Celle ci, dans une image de paradis originel, parle une langue que comprennent les animaux. Elle perdra cette faculté en même temps qu’une partie de son innocence, et Morbius le démiurge, pour avoir nié l’âme, paiera de sa vie le prix de son blasphème.

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Forbidden Planet fut le premier film de science-fiction tourné en couleurs et le premier film à proposer une musique synthétique. Douze ans avant 2001 de Kubrick, le film contribuera largement à donner ses lettres de noblesse au genre et marquera à jamais son évolution (Star Trek par exemple qui débutera 10 ans plus tard n’aurait sans doute jamais existé sans Planète interdite). Le film a assez bien vieilli, malgré les caractéristiques courantes à l’époque de l’âge d’or de la Science-Fiction : un vaisseau en forme de soucoupe volante, un équipage à l’uniforme de matelots, un robot à l’image de l’adjudant efficace comme Asimov en rêvait, bref les ingrédients classiques du rétro-futurisme… Mais on tient là une réussite artistique. Les décors grandioses, bien qu’intégralement tournés en studio font aujourd’hui encore grandement le charme désuet du film. La musique synthétique qui donne une ambiance particulière reste toujours aussi inquiétante et singulière. Un grand soin fut apporté aux effets spéciaux (la création du monstre de l’Id fut confiée aux animateurs du studio Disney) et si à la vue des derniers progrès de l’animation par ordinateur le sourire est de mise, le charme opère. Si beaucoup de temps et d’argent ont été consacrés aux effets spéciaux et à tout ce qui fait l’habillage du film, il est heureux de constater que, contrairement aux erreurs récurrentes du cinéma, ces investissements n’ont pas été faits au détriment du scénario.

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Car Forbidden Planet renouvelle l »avertissement de Paul Valéry au lendemain de la Première guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles ». Une décennie après la folie de la Seconde Guerre Mondiale, le vaisseau des « Planètes unies » peut bien évoquer la toute récente ONU. Il n’en demeure pas moins que dans le contexte de la Guerre froide, avec sa hantise de l’Apocalypse nucléaire, cette nostalgie d’un passé brillant anéanti par la folie de ses contemporains qui ont voulu s’élever au rang de dieux s’achève avec une méditation anthropologique et philosophique. Quelles que soient les intentions des hommes, il existera toujours une part d’ombre, cette pesanteur au charnier dont parlait Céline ; sans cesse à débusquer, pour reprendre les termes de la psychanalyse, jusque dans l’inconscient de chaque être. Le docteur Morbius décédé, le commandant contemple de son vaisseau, Altair IV, la « planète interdite » qui explose et clôt l’aventure d’une phrase lapidaire : « It’s true, it will remind us that we are, after all, not God. ». Il reste intéressant de constater qu’une fois débarrassé de ses gadgets, soucoupe volante, Robby le robot et pistolets lasers désintégrateurs, le film de Fred McLeod Wilcox sert un scénario qui penche vers un certain pessimisme.

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