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Archive for août 2012

J’approchais enfin de la petite ville qu’on appelait No Country For White Men. Drôle de nom pour une ville. L’endroit semblait aussi désert que le paysage environnant, si bien que l’on ne savait pas bien quand on était entré en ville et quand on l’avait quittée. Curieuse bourgade où j’ai l’habitude de revenir, puisque j’y connais les Shérifs.

Ma saloperie de canasson est sur les rotules, il était temps que l’on arrive, il n’aurait pas supporté une journée de voyage supplémentaire. Les deux garants de la loi locale avaient la particularité de ne pas avoir de bureau –puisque la loi locale ne comprenait que des peines d’exécution ou d’exil – et d’être les tenanciers du saloon de la ville, c’est donc là que je me dirigeais en premier.

A peine ai-je posé le pied à terre que le bourrin que l’on m’a vendu comme cheval s’effondre sur lui-même, tout en prenant soin de laisser tomber sa trogne dans un seau d’eau. Il n’ira nulle part, je suis tranquille. En poussant le battant de la porte, j’entends un air de piano qui me ravit. Ravissement éphémère car l’endroit est vide. Pas tout à fait, si l’on compte le Noir qui joue au clavier.

L’autre, sans s’arrêter de jouer, ni même se tourner vers moi :

-Ah, M. Nice Guy, M. Naar m’a averti que vous viendriez ! Avez-vous fait bon voyage ?

-Non, à chier, pour être honnête. Sers-moi un whisky, veux-tu ?

– Je crains de ne pouvoir le faire, monsieur.

Merci de l’accueil. Il commence déjà à me plaire, celui-là. Je lui demande pour quelle satanée raison il refuse de me servir alors qu’il est employé du saloon.

-C’est M. Todd, Monsieur. Il a quitté la ville et m’a dit qu’il me couperait les doigts si je ne jouais pas à son retour. Il apprécie beaucoup ma musique vous savez.

-Pour ma part, à l’heure qu’il est je préfèrerais t’entendre faire sauter les bouchons des bouteilles… Et où est-il allé, le Shérif Todd ?

-Il trouvait la ville trop fréquentée. Les gens affluaient de plus en plus dans la région, ça ne lui plaisait pas du tout, toute cette faune, dans une région habituellement si tranquille. Alors un soir il est parti sur son cheval, avec un âne chargé de munitions, pour « réguler l’affluence », comme il a dit.

-Ca devait arriver un jour, je suppose. Il n’a pas vraiment la fibre touristique. Et le Shérif Naar ?

-Là, je ne sais pas Monsieur. Il est revenu en compagnie d’un Monsieur bien habillé, du nom de Timmermans. Il venait d’Europe, comme vous. Ils sont repartis mais ne m’ont pas laissé de consignes particulières.

-Je vois, je vois… Rien de nouveau, en somme. Bon, le voyage a été long ! Je suppose que la vieille Katie « the Demon » a encore son bordel en face, j’y serai au cas où l’on me chercherait. Enfin tes patrons, j’entends. Les autres, dis-leur que je suis mort. Je file avec cette bouteille, que tu ne m’as pas vu prendre. Et puis j’irai peut-être faire un tour à l’Eglise plus tard. Je n’aime pas y aller trop fier.

Je tournai les éperons avant même que le Noir ne m’ait répondu. J’aurais dû lui demander s’il savait jouer de la grande musique, pour changer. Peu importe, ce soir, le programme est chargé.

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Au fond, j’étais devenu de plus en plus comme Baryton, je m’en foutais. Tout ça qu’il me racontait Robinson de son aventure à Toulouse n’était plus pour moi du danger bien vivant, j’avais beau essayer de m’exciter sur son cas, ça sentait le renfermé son cas. On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon.

Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même une petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelle grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie, ce petit regret bien bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

Voyage au bout de la nuit – Céline

NB: photo volée sans vergogne sur le blog de Mlle H

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