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Archive for septembre 2012

Mais l’homme ne voulait pas se taire. Le prêtre se rappela une source de pétrole que des prospecteurs avaient découverte un jour près de Concepción : le terrain n’était pas assez riche pour justifier de plus grands travaux, mais pendant quarante-huit heures, un jet noir, perçant le sol stérile et marécageux, avait jailli vers le ciel, pour l’écouler ensuite et s’infiltrer dans la terre, à raison de deux cent mille litres par heure. Tel est chez l’homme le sentiment religieux, qui s’élance brusquement vers le ciel, en une colonne noire de fumée et de scories, puis se perd à jamais.

« Voulez-vous que je vous dise ce que j’ai fait ? C’est votre métier de m’écouter. J’ai pris de l’argent aux femmes, en échange de… vous savez quoi, et j’ai donné cet argent à de jeunes garçons…

-Je ne veux rien entendre.

-C’est votre métier.

-Vous vous trompez.

-Oh ! Mais non. Vous n’arriverez pas à me donner le change. Ecoutez. J’ai entretenu de petits jeunes gens… vous savez ce que je veux dire. Et j’ai mangé de la viande le vendredi. »

Un horrible mélange du trivial et du grotesque coulait entre les crocs jaunes, et la main qui serrait la cheville du prêtre ne cessait de trembler de fièvre.

« J’ai menti. Je n’ai pas jeûné pendant le carême depuis je ne sais combien d’années. Il m’est arrivé de posséder deux femmes à la fois… Je vais vous raconter comment j’ai fait… »

Il avait un sentiment démesuré de sa propre importance : il était incapable d’imaginer ce monde dont il n’était qu’un détail banal, ce monde de traîtrise, de violence et de luxure où sa propre ignominie était tout à fait insignifiante. Combien de fois le prêtre avait-il entendu cette même confession ? Les hommes sont si limités : ils n’ont même pas l’habileté d’inventer un vice nouveau : les animaux en savent autant qu’eux. Et c’est pour ce monde que le Christ est mort ; plus l’on voit de corruption autour de soi, plus la gloire qui entoure sa mort resplendit. C’est trop facile de mourir pour ce qui est bon ou beau, son foyer, ses enfants ou la civilisation… il fallait un Dieu pour mourir afin de sauver des hommes lâches et corrompus.

Graham Greene – La Puissance et la Gloire

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– Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de te réveiller, aie cette pensée à ta disposition : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur, si je vais faire ce pour quoi je suis né, te ce en vue de quoi j’ai été mis dans ce monde ? Ou bien, ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures ?

– Mais c’est plus agréable !

– Es-tu donc né pour te donner de l’agrément ? Et, somme toute, es-tu fait pour la passivité ou pour l’activité ? Ne vois-tu pas que les arbustes, les moineaux, les fourmis, les araignées, les abeilles remplissent leur tâche respective et contribuent pour leur part à l’ordre du monde ? Et toi, après cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l’homme ? Tu ne cours point à la tâche qui est confirme à la nature ?

– Mais il faut aussi se reposer.

– Il le faut, j’en conviens. La nature cependant a mis des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au manger et au boire. Mais toi pourtant, ne dépasses-tu pas ces bornes, et ne vas-tu pas au-delà du nécessaire ? Des tes actions, il n’en est plus ainsi, mais tu restes en deçà du possible ? C’est qu’en effet, tu ne t’aimes point toi-même, puisque tu aimerais alors, et ta nature et sa volonté. Les autres, qui aiment leur métier, s’épuisent aux travaux qu’il exige, oubliant bains et repas. Toi, estimes-tu moins ta nature que le ciseleur la ciselure, le danseur la danse, l’avare l’argent, et le vaniteux la gloriole ? Ceux-ci, lorsqu’ils sont en goût pour ce qui les intéresse, ne veulent ni manger ni dormir avant d’avoir avancé l’ouvrage pour auquel ils s’adonnent. Pour toi, les actions les plus utiles au bien commun te paraissent-elles d’un moindre prix, et dignes d’un moindre zèle ?


Marc Aurèle – Pensées pour moi-même – Livre V – I.

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Nos maîtres furent de tout temps nos ennemis
et maintenant plus que jamais, plus que
jamais nos maîtres sont faillibles, car si nous
sommes innombrables, c’est leur faute, voilà des
siècles et des millénaires qu’ils veulent que les subalternes
multiplient, afin de les embesogner et de les
mener à la mort.

Aujourd’hui même que le monde éclate et que la
terre manque aux hommes, leur rêve est de
construire des maisons ayant cinquante étages et
d’industrialiser l’oecumène, sous le prétexte de
fournir aux besoins de ces milliards qui naissent, car
il leur faut toujours plus de vivants, toujours, malgré
ce qu’ils affirment. Ils organisent méthodiquement
l’Enfer, où nous nous consumons, et pour nous
empêcher de réfléchir, ils nous proposent des
spectacles imbéciles, où notre sensibilité se barbarise
et notre entendement achèvera par se dissoudre, ils
iront consacrer ces jeux en présidant à leur manie
avec toute la pompe convenable.

Nous revenons au cirque de Byzance et nous en
oublions nos vrais problèmes, mais sans que ces
problèmes nous oublient, nous les retrouverons
demain et nous savons déjà que lorsqu’ils seront
insolubles, nous irons à la guerre.

Albert Caraco – Bréviaire du chaos

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