Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Histoire’ Category

Roma Æterna

Une civilisation peut-elle être éternelle? C’est la question qui relie les onze nouvelles composant le livre de Silverberg paru en 2004 et contant l’histoire d’un monde où Rome a perduré. Alors que les uchronies classiques placent un point d’inflexion d’ordinaire unique et de préférence spectaculaire, Silverberg en place quatre, dont deux qui sont d’ordre religieux : l’échec de l’Exode conduit par Moise, le deuxième étant la succession de Caracalla par Titus Gallius (au lieu de Macra, un maure) qui stoppa l’immixtion des dieux venus d’Orient dans les cultes pratiqués au sein de l’Empire Romain. Les conditions de la survie de la civilisation romaine selon Silverberg rejoignent les analyses de l’historien Britannique Edward Gibbon qui pointa le rôle de la Chrétienté dans l’effondrement de Rome. Non sans raison d’ailleurs. Pour l’auteur britannique, il ne faisait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Gibbon considérait que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit de l’espérance du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire.

*

La divergence historique entre la réalité et l’uchronie de Silverberg -et c’est là un point original dans le genre- est donc avant tout religieuse. S’il règle son compte avec le christianisme qui ici n’existe pas, et avec les Hébreux qui malgré leur faible influence sur l’histoire restent cependant présents tout au long du roman, ils ne cessent d’étonner la Rome polythéiste avec leur Dieu unique, Silverberg ne lâche pas son attaque contre le monothéisme. Son attrait reviendra également avec la rencontre entre un diplomate romain et le mystique Mahmud, qui rêve d’un autre Dieu unique qui chasserait les mauvaises mœurs de La Mecque, avant d’apporter le désert sur le monde. A nouveau, le danger d’un culte monothéiste porté par des fidèles fanatisés se révèle aux yeux du narrateur (un diplomate romain), qui s’empresse de tuer dans l’œuf cette future menace pour l’Empire. Difficile de ne pas voir dans ce texte une crainte (justifiée) de l’Islam actuel, que Silverberg étouffe ici dans l’œuf. Bien plus tard, cependant, la Rome polythéiste est fustigée, alors que les temples se vident, faute d’apporter des réponses spirituelles convaincantes aux Romains. Et pourtant les Hébreux, enfin, rêvent à nouveau d’Exode depuis l’Égypte. Mais désormais, la Terre promise est parmi les étoiles, et ils se lancent dans la conquête de l’Espace, fuyant cette planète où domine une « Rome qui ne veut pas mourir ». Même si ils échouent et le roman s’arrête là, l’idée est lancée.

*

Rome survit et s’étend, mais elle n’atteindra jamais l’Empire du monde aux dimensions de celui de Charles Quint ou du Royaume-Uni. Après deux tentatives d’invasion, la conquête de l’Amérique échoue, laissant les étranges sociétés de Nova Roma poursuivre leur développement et Rome ne se consacre jamais à tenter de conquérir l’Asie. Contrairement à la colonisation du monde par l’Europe, l’extension est limitée, et Rome ne connaîtra pas l’hubris et règle son développement avec discipline. La monarchie française au temps de Vergennes en était arrivée à la même conclusion. Règnent alors les grands équilibres, faute des principes justifiant la Cité Universelle qu’elle fut sur terre ou dans les cieux.

*

Pourtant on sent parfois, l’histoire avançant, cette Rome connaître certaines tendances qui touchent notre Occident et il y a ce passage dans la nouvelle ‘se familiariser avec le dragon‘ :

Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal nécessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C’est là que j’ai fini par comprendre que l’un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisément le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences.  Nous n’en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et n’avons pas perdu nos talents dans l’art de la guerre; mais quand je considère le ton désinvolte qu’adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d’incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l’un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon.

Je ne sais pas si cela est affecté, une technique narrative un peu facile de la part de Silverberg. Cela semble vrai. Rome en finit là. Il fait dire que l’on trouve ici le déchirement de l’âme dans un monde où le christianisme est pourtant absent. A moins que cela ne soit autre chose. La vision supérieure qui veut que rien ne dure jamais et que l’histoire du monde n’est qu’une lutte entre le mouvement et le repos, la paix et la guerre pour paraphraser Thucydide. Et globalement, dans les grandes lignes peu importe les variations, les points d’inflexions, le monde et l’humanité suivront la même voie. Ce personnage cité comme beaucoup de nos contemporains sent le prêchi-prêcha, les principes et le sentiment de culpabilité. On ne voit pas poindre le début du souci d’une éventuelle âme alors que Rome tente de s’élancer à la conquête de l’Asie. Avant de redevenir une République en 2603 Ab Urbe Condita. Sens de l’histoire. A moins que cela ne soit que la nécessité impérieuse chère à l’antiquité qui veut qu’une Civilisation ne peut supporter éternellement une tête pourrie. Pour un Vespasien et un Hadrien, combien de Caligula? Sans compter les faibles.

*

C’est là qu’apparaissent peut-être les limites du recueil de Silverberg et de l’Uchronie en général. Genre quasi-exclusivement occidental (avec quelques exceptions en Russie et au Japon), l’Uchronie ne pense guère une histoire au-delà de l’Occident, en tout cas au delà de la conception du monde tel que le pense l’Occident moderne. Chose dérangeante quand le livre en question suppute l’absence de celui-ci.

Publicités

Read Full Post »

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Ces photos ne sont pas les meilleures que j’ai trouvé, seulement quelques unes assez parlantes parmi beaucoup d’autres. Notamment celle de la cathédrale St-Patrick. Ceux qui ont eu la chance l’occasion de visiter New York, et qui ont pu voir ce qu’elle est aujourd’hui, c’est assez triste. Elle est étouffée de part et d’autre par les murs de verre, et elle se tient toujours avec fierté.
Si vous voulez voir plus d’ancien Monde, ça se passe ici.

Read Full Post »

Le cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline a été retiré d’une liste de célébrations officielles dressée par les Archives nationales. L’antisémitisme notoire de l’écrivain ne correspond pas aux « valeurs de la République », a déclaré Frédéric Mitterrand.

Bon, d’accord. L’antisémitisme l’emporte sur le génie. Je le comprends tout à fait. C’est ce même ministre, qui sommait la populace de laisser Polanski tranquille, sous prétexte que c’était un génie qui continuait d’apporter énormément au patrimoine culturel mondial. Que les faits qu’on lui reprochait étaient trop vieux. Trop vieux. Et il nous sort ça maintenant. Aussi, il lui reproche son collaborationnisme. Et ça c’est drôle quand on connaît la filiation du bonhomme. Ce jugement envers le passé m’exaspère toujours, dans toute science que ce soit. Ils se prennent tous pour des Jean Moulin. Ils transpirent le courage par tous les pores de leur peau, il faut voir! Que Céline ne soit pas célébré par ces guignols m’importe peu. Je crois qu’on s’en porte pas plus mal d’ailleurs, d’éviter un discours de Mitterrand sur l’écrivain dans une commémoration en carton. Mais les raisons sont bancales, tout comme ses opinions incohérentes. Lui, Cohn-Bendit, ils écrivent des saloperies, de nos jours. Et ça n’embête personne. Ouf ! Les valeurs de la République sont sauves.
Au final, ce n’est jamais qu’un personnage historique français de plus que l’on délaisse. Allez, on marque le coup, entre nous.

Le colonel n’avait jamais eu d’imagination lui. Tout son malheur à cet homme était venu de là, le nôtre surtout. Étais-je donc le seul à avoir l’imagination de la mort dans ce régiment? Je préférais la mienne de mort, tardive… Dans vingt ans… Trente ans… Peut-être davantage, à celle qu’on me voulait de suite, à bouffer de la boue des Flandres, à pleine bouche, plus que la bouche même, fendue jusqu’aux oreilles, par un éclat. On a bien le droit d’avoir une opinion sur sa propre mort. Mais alors où aller ? Droit devant moi ? Le dos à l’ennemi. Si les gendarmes ainsi, m’avaient pincé en vadrouille, je crois bien que mon compte eût été bon. On m’aurait jugé le soir même, très vite, à la bonne franquette, dans une classe d’école licenciée. Il y en avait beaucoup des vides des classes, partout où nous passions. On aurait joué avec moi à la justice comme on joue quand le maître est parti. Les gradés sur l’estrade, assis, moi debout, menottes aux mains devant les petites pupitres. Au matin, on m’aurait fusillé de douze balles, plus une. Alors ?

Read Full Post »

Read Full Post »