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Archive for the ‘Récits’ Category

Trop besoin de café ce matin. Merde, il y a la queue à la machine. Je dis bonjour et prends ma place dans la file, dans laquelle ça parle politique, visiblement.

– T’as voté quoi toi, Nice Guy ? me lance un mec du groupe.
– Le Pen, que je lui réponds, avec un léger sourire en coin.
– Nan mais sérieux, quoique t’es pas obligé de répondre, hein.
– Trop aimable. Je suis sérieux. Il faut être bien naïf pour ne pas avoir compris que le système avait choisi Hollande avant le premier tour. Pour moi il n’y a pas photo. Sarkozy n’ayant pu me trahir davantage, je souhaitais qu’il dégage au premier tour. Voilà que l’UMP se souvient qu’il est de droite… Pitoyable.

J’ai dit cela calmement sans faire penser qu’il s’agisse d’une tentative de justification, sur un ton complètement normal. En vérité c’est la première fois que je dis ce que je vote en public, et il faut que ce soit Le Pen. Légère appréhension pour la suite. Si j’avais eu un café dans le bide, peut-être bien que j’aurais eu le cerveau plus vif et que j’aurais su éviter la balle. Non j’ai pas bougé et je l’ai encaissé. Même pas mal.

– Il n’y a pas de honte à avoir des opinions, moi j’ai voté Mélenchon ! On est tous les deux pour un bousculement du système !

Là je me force à la fermer. On fait un marché silencieux : je ne te traite pas d’abruti et tu ne me traites pas de facho. Là-dessus, un de droite notoire me lance que Hollande n’est pas encore élu, que l’addition des votes de droite est plus important.

– Tu as raison, mais aucun frontiste n’a intérêt à voter Sarkozy. Ni même les votants de DLR. S’ils font réélire Sarkozy, le PS passera en 2017 sans appel. En revanche s’ils la jouent fine en votant Hollande, tout en concluant des accords avec l’UMP en vue des législatives, ils gagneront des sièges et feront exploser la droite des affairistes. Ils ont un boulevard.

– Mais tu te rends compte que Hollande va foutre le pays à l’envers ? Que ce soit lui ou Sarkozy, on se coltinera l’austérité. Sarkozy a été plus discret que l’autre, qui fait des promesses insensées. Avec ce malade au pouvoir, dans quelques mois, les français sont dans la rue, avec les fonctionnaires en tête de file.
– Tu sais que tu prêches un convaincu. Mais je sens que toi, tu vas essayer de me vendre un fusil… dis-je en prenant le gobelet de jus bouillant et me dirigeant vers l’extérieur. Sur mon visage, le sourire a laissé place à la grimace, après avoir goûté au breuvage à trente centimes.

Je réalise que personne autour n’a rien trouvé à redire à la conversation. Est-ce qu’ils sont d’accord ? Est-ce qu’ils s’en foutent ? Il n’y a guère plus que quelques bobos et l’intégralité des médias pour parler de bête immonde et compagnie… C’est une bonne chose, que j’ai pu le dire aussi librement sans me faire insulter, moi qui ne suis au fond pas raciste. Je suis ethno-différencialiste, comme disait Ivane il y a quelques temps. Les deux pieds dans le camp du réel, aussi repoussant soit-il.

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Roma Æterna

Une civilisation peut-elle être éternelle? C’est la question qui relie les onze nouvelles composant le livre de Silverberg paru en 2004 et contant l’histoire d’un monde où Rome a perduré. Alors que les uchronies classiques placent un point d’inflexion d’ordinaire unique et de préférence spectaculaire, Silverberg en place quatre, dont deux qui sont d’ordre religieux : l’échec de l’Exode conduit par Moise, le deuxième étant la succession de Caracalla par Titus Gallius (au lieu de Macra, un maure) qui stoppa l’immixtion des dieux venus d’Orient dans les cultes pratiqués au sein de l’Empire Romain. Les conditions de la survie de la civilisation romaine selon Silverberg rejoignent les analyses de l’historien Britannique Edward Gibbon qui pointa le rôle de la Chrétienté dans l’effondrement de Rome. Non sans raison d’ailleurs. Pour l’auteur britannique, il ne faisait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Gibbon considérait que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit de l’espérance du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire.

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La divergence historique entre la réalité et l’uchronie de Silverberg -et c’est là un point original dans le genre- est donc avant tout religieuse. S’il règle son compte avec le christianisme qui ici n’existe pas, et avec les Hébreux qui malgré leur faible influence sur l’histoire restent cependant présents tout au long du roman, ils ne cessent d’étonner la Rome polythéiste avec leur Dieu unique, Silverberg ne lâche pas son attaque contre le monothéisme. Son attrait reviendra également avec la rencontre entre un diplomate romain et le mystique Mahmud, qui rêve d’un autre Dieu unique qui chasserait les mauvaises mœurs de La Mecque, avant d’apporter le désert sur le monde. A nouveau, le danger d’un culte monothéiste porté par des fidèles fanatisés se révèle aux yeux du narrateur (un diplomate romain), qui s’empresse de tuer dans l’œuf cette future menace pour l’Empire. Difficile de ne pas voir dans ce texte une crainte (justifiée) de l’Islam actuel, que Silverberg étouffe ici dans l’œuf. Bien plus tard, cependant, la Rome polythéiste est fustigée, alors que les temples se vident, faute d’apporter des réponses spirituelles convaincantes aux Romains. Et pourtant les Hébreux, enfin, rêvent à nouveau d’Exode depuis l’Égypte. Mais désormais, la Terre promise est parmi les étoiles, et ils se lancent dans la conquête de l’Espace, fuyant cette planète où domine une « Rome qui ne veut pas mourir ». Même si ils échouent et le roman s’arrête là, l’idée est lancée.

*

Rome survit et s’étend, mais elle n’atteindra jamais l’Empire du monde aux dimensions de celui de Charles Quint ou du Royaume-Uni. Après deux tentatives d’invasion, la conquête de l’Amérique échoue, laissant les étranges sociétés de Nova Roma poursuivre leur développement et Rome ne se consacre jamais à tenter de conquérir l’Asie. Contrairement à la colonisation du monde par l’Europe, l’extension est limitée, et Rome ne connaîtra pas l’hubris et règle son développement avec discipline. La monarchie française au temps de Vergennes en était arrivée à la même conclusion. Règnent alors les grands équilibres, faute des principes justifiant la Cité Universelle qu’elle fut sur terre ou dans les cieux.

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Pourtant on sent parfois, l’histoire avançant, cette Rome connaître certaines tendances qui touchent notre Occident et il y a ce passage dans la nouvelle ‘se familiariser avec le dragon‘ :

Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal nécessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C’est là que j’ai fini par comprendre que l’un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisément le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences.  Nous n’en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et n’avons pas perdu nos talents dans l’art de la guerre; mais quand je considère le ton désinvolte qu’adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d’incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l’un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon.

Je ne sais pas si cela est affecté, une technique narrative un peu facile de la part de Silverberg. Cela semble vrai. Rome en finit là. Il fait dire que l’on trouve ici le déchirement de l’âme dans un monde où le christianisme est pourtant absent. A moins que cela ne soit autre chose. La vision supérieure qui veut que rien ne dure jamais et que l’histoire du monde n’est qu’une lutte entre le mouvement et le repos, la paix et la guerre pour paraphraser Thucydide. Et globalement, dans les grandes lignes peu importe les variations, les points d’inflexions, le monde et l’humanité suivront la même voie. Ce personnage cité comme beaucoup de nos contemporains sent le prêchi-prêcha, les principes et le sentiment de culpabilité. On ne voit pas poindre le début du souci d’une éventuelle âme alors que Rome tente de s’élancer à la conquête de l’Asie. Avant de redevenir une République en 2603 Ab Urbe Condita. Sens de l’histoire. A moins que cela ne soit que la nécessité impérieuse chère à l’antiquité qui veut qu’une Civilisation ne peut supporter éternellement une tête pourrie. Pour un Vespasien et un Hadrien, combien de Caligula? Sans compter les faibles.

*

C’est là qu’apparaissent peut-être les limites du recueil de Silverberg et de l’Uchronie en général. Genre quasi-exclusivement occidental (avec quelques exceptions en Russie et au Japon), l’Uchronie ne pense guère une histoire au-delà de l’Occident, en tout cas au delà de la conception du monde tel que le pense l’Occident moderne. Chose dérangeante quand le livre en question suppute l’absence de celui-ci.

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On n’avait pas choisi d’être là. Où on voulait aller, un grand noir qui se trainait la ganache de Marcellus Wallace nous avait fait comprendre que vraiment, « ça va pas possible ce soir ». Sur le coup tenté de lui dire que je ne m’arrête jamais à ce genre de cliché et qu’il allait falloir qu’il se fende d’une explication recevable, je me suis ravisé. J’ai depuis obtenu réparation.

Bref on avait échoué là, dans cette boîte de seconde zone, où les seuls danseurs sont des gens qui ont deux fois mon âge et trois fois mon taux d’alcoolémie, étonnamment bas ce soir. Du coup on déconne, on échange. Et puis y’a mon pote. Putain, ça doit faire bien un an que je ne l’avais pas vu.

Je suis donc là, affalé dans une banquette en cuir rouge, rafistolée avec de la corde. De grosses plaies de guerre, béantes et chaudes, voilà de quoi elles avaient l’air, les banquettes. A côté de moi : une porte d’où sort un molosse noir par minute, comme à l’usine de chocolat de Saragosse – où la mascotte est un sauvage de l’époque précoloniale –et dont le nom m’échappe. Je ressasse mon échec de l’autre boîte. On digère mal ce dont on n’est pas habitué. Et tout autour de nous des sculptures, des peintures et une fausse cheminée. Je n’ai pas saisi la beauté de l’endroit sur le coup, comparé à ce genre d’établissement j’entends. Je sais mon pote branché antiquité, alors je lui lance, pour le tester :

-Un Romain, il aurait réagi comment à ton avis, si un Barbare lui interdisait un coin de Rome?
-Il aurait tâté de la lame Romaine, puis de l’urine Romaine dans sa gueule de Barbare.
-Ah ? L’urine, vraiment ?
-Ouais, en bonus, pour la symbolique du territoire.
-Intéressant.
-Non pas que je sois un barbare qui s’ignore, à pisser sur les gens, mais tu m’as compris.
– Cinq sur cinq.

Plus tard, il trouvera une bien jolie fille à embêter, avec succès. J’ai bien saisi la priorité qu’il avait sur elle question échange de numéros, je me suis dit que je pouvais toujours lui prendre une clope. Elle s’en allume deux et m’en passe une. Charmant. Sans trop me souvenir comment, on en est arrivé à parler de ce qu’elle voulait dans la vie. Chose dont je me foutais, à tort, car ce qui suit est véridique et vaut de l’or.

-Je vais me diriger dans la finance.
-J’aurais parié sur salon de coiffure.
-Ouais je sais, on dirait pas comme ça mais en fait je suis une putain de capitaliste.
-Si tu mets pas ton badge « I love Blythe Masters », je risque pas de deviner.
– Qui ? Non mais tu vois ce que je veux dire. Me prends pas pour une dingue, ça m’empêche pas d’être engagée et d’avoir des valeurs, j’étais pour DSK moi à la base.
-Je ne te prenais pas pour une dingue…
-De toute manière pour la France, y’a que lui ou Sarkozy. L’extrême gauche c’est même pas la peine et Le Pen m’en parle même pas. Ma famille est Kabyle avec la double nationalité, si elle passe on se casse, pas le choix.
Voyant qu’elle me perdait pour de bon, et puis j’arrivais sur la fin de la clope, je n’avais plus de raison de faire durer le spectacle.
-Tu t’en fous de ce que je te dis ?
-Non, mais presque.
-Sympa. Je te dis que l’année prochaine je serai peut-être plus dans ce pays et ça ne te fait rien.
-Ben quoi ? On se connait pas, tu vas où tu veux. Si tu quittes la France pour un président qui ne te plait pas, c’est bien que t’as aucune attache. Je vais pas te retenir. Pas sûr que ça paye beaucoup, la finance islamique.
Là-dessus, le légionnaire en herbe est intervenu pour faire diversion.

Plus tard, je l’ai entendu dire qu’elle rêvait de faire de l’humanitaire.

Voilà comment une seule et unique personne peut réduire à néant les efforts que je fais pour parler avec mes congénères.

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Je vais faire court et rapide, sinon c’est le genre d’article à finir à la corbeille par changement d’humeur. C’est peut-être la place qui lui revient.
Je fais suite à l’article de Hordalf, qui semble mettre un terme à son activité. Son billet trouve résonance dans une partie de moi.
J’oscille constamment entre deux extrêmes. L’espoir transcendant et le profond dégoût de tout.
Parfois, les mêmes démons me chuchotent les mêmes choses. Ils me disent que tout est vain. Ils me disent que je suis le seul dans mon putain de cercle d’aveugles et d’hypocrites à me préoccuper d’un pays déjà crevé. Que je n’ai rien à gagner, à risquer l’ulcère pour pas un rond. Pourquoi on se fait autant chier? On ne sauve pas ce qui est condamné à mort. Son trépas est un spectacle qui nous est donné, imposé pour être plus précis. On n’arrêtera pas le progrès, ni les progressistes. L’espoir du contraire serait une perte de temps et d’énergie.
Hordalf, à l’instar d’une Marla Singer, prend la fatalité comme une liberté ; Celle du détachement le plus total. Si j’avais été plus vieux, d’une ou deux décennies tout au plus, il est fort possible que j’en serai arrivé au même point. Nous sommes tout un tas, aspirés par la même soif d’absolu, mais dans des directions différentes.
Parfois donc, j’ai envie d’envoyer tous ces cons se faire foutre. Mais pas sans aveux, il faudra bien qu’ils sachent que ce que je vomis sur leur vie, leurs occupations futiles, leurs mœurs et leurs opinions. Que je me contente largement de l’amitié de quelques personnes d’exception, et de l’amour d’une seule. Puis j’irai me noyer dans les eaux agitées d’un travail qui ne l’est pas moins. Et que ça paie assez pour mener une vie complètement hédoniste aux yeux du monde. Quoiqu’il serait encore mieux de disparaître à ses yeux méprisables, de ne plus avoir à subir sa présence moralisatrice et pervertie. Et ne surtout plus penser à ce qui occupe mon esprit à longueur de journée, mais qui ne trouve plus toujours la même hargne. Me vider l’esprit par le travail et par le sport, et jouir de toutes les choses de la vie qui passe à ma portée.
Si je suis condamné à mener bataille pour des causes perdues, alors je serai ma propre cause. Quand on a rien à perdre, on a tout à construire. Tant qu’à construire, autant que ce soit très haut et très loin. De manière à ne plus distinguer certaines choses.

Parfois, voilà ce à quoi je pense.

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Ma jeunesse en Arcadie

La scène commence vraisemblablement dans les années 1920 avec la tentative d’un aviateur, s’appelant semble t-il Phantom F. Harlock tentant de dépasser une chaîne de montagnes en Nouvelle-Guinée, qui par dépit, et gagné par les hallucinations suite au froid et à la fatigue finit par larguer son carburant afin d’alléger son appareil. S’il réussit, nous ne le saurons pas. S’il survit pas davantage. Là s’arrête la scène et là commence l’Arcadie de ma jeunesse sortie en 1984 et racontant la genèse d’Albator (Harlock en japonais). Un commencement qui s’ouvre sur une fin, celle de la Terre vaincue par les Illumidas, une race extra-terrestre à l’aspect humanoïde, et les ruminations d’Albator, officier terrien transportant un convoi de réfugié et qui choisit volontairement de faire échouer son vaisseau (l’ombre de la mort) afin de le rendre inutilisable à l’occupant.

Pourquoi vais-je parler d’Albator?

Parce que c’est un excellent anime, raison au fond suffisante, j’adore sa musique, l’atmosphère, celle plutôt colorée mais faussement enfantine d’Albator 78, celle plus sombre d’Albator 84 (les nombres se réfèrent à l’année de sortie). Mais dans l’Arcadie de ma jeunesse, qui de la série est le plus aboutie, c’est l’évolution d’Albator qui me fascine. Celle d’un soldat, devenu rebelle, celle d’un rebelle devenu anarque. Références Jungeriennes. Mais là où le grand Ernst recourait aux forêts, Albator lui recours à la mer étoilée. Mais au début du film, nous n’en sommes pas là, la Terre est vaincue, Albator virtuellement au chômage technique et refuse de se mettre au service des Illumidas. Comme Junger (et comme chez Evola) deux tendances cohabitent chez Albator. Celle du désir d’une action sur le monde, ainsi qu’un éveil intérieur et personnel dont les résultats contredisent la première inclinaison. Rentré sur Terre, Albator rêve de résistance, mais toutefois, ne tarde pas à se convaincre qu’à une époque où les peuples sont devenus des masses informes, toute action extérieure est vouée à l’échec. La Terre a été vaincu, mais ce sont surtout les Terriens qui se sont effondrés. Et toute action ne peut que contribuer à renforcer le pouvoir des Illumidas. Hors à la toute fin, bercé par l’adagion d’Albinoni, on pourrait affirmer qu’Albator, devenu Anarque, fait sien les paroles de Nietzsche dans Zarathoustra : « Suivez les chemins qui sont vôtres. Et laissez peuples et nations suivre les leurs – de sombres chemins, en vérité, sur lesquels ne brille plus une seule espérance. Laissez régner les boutiquiers là où rien ne brille plus que l’or des boutiquiers. Les temps des rois sont passés ; ce qui de nos jours porte le nom de peuple ne mérite pas de rois ». La Terre a décidé de collaborer avec les Illumidas, les Terriens l’approuvent, alors Albator part, on ne sauve pas quelqu’un qui a décidé de se perdre.

Mais les raisons de ce départ, de quitter la Terre pour la mer d’étoiles, à la recherche de son Arcadie, qu’il nommera « la planète idéale » dans les épisodes qui suivront le film et dont la description fait furieusement pensé à l’Utopia de More. Ces raisons-là expliquant cette attitude ne peuvent pas du tout être qualifiées de purement « individuelles », mais relèvent bien plutôt d’une question de nature propre et de vision du monde. D’héritage et de fidélité au sang aussi. J’y reviendrais.

J’écrivais qu’Albator est un guerrier, d’abord un soldat puis un pirate, or, un guerrier, c’est avant tout un être qui veut vivre avec la totalité de soi-même et du monde, « sans soustractions, exceptions ni choix » (Nietzsche), ce qui est toujours la meilleure façon de ne pas se payer de mots. Et Albator parle peu. Le guerrier n’est pas naturellement porté à déclarer le monde irréel et à s’en évader, mais a plutôt tendance à se demander quel est son degré de puissance sur les êtres et les choses qui l’entourent. Dans l’Arcadie de ma jeunesse, il est quasi-nul. Mais tout au long du film Albator n’est que par la somme de ses échecs, des adversités qu’il a endurées, des souffrances qui l’ont ennobli (la mort de sa fiancée, après avoir été sauvé par des Tokargiens qui le payèrent au prix de la destruction de leur planète qu’Albator ne put sauver à temps), et par sa familiarité avec la présence muette de la mort (il a failli mourir dans une nébuleuse à bord de l’Atlantis son nouveau vaisseau), seule capable de conférer une dignité à « tout ce qui vit ». Sa posture, qui est celle des yeux fermés, bras croisés, dans une quasi-méditation, il devient le Dernier homme debout contre le temps qui laisse braire les décadents Terriens et nargue les tout-puissants Illumidas.
Albator est détaché, mais son détachement est le signe d’une révolte intégrale, d’un non qu’il ne clamera jamais à voix haute mais qu’il assume. En cela il y a de la noblesse et de la beauté, qui n’a rien à voir, avec la petitesse de ceux qui exaltent d’autant plus le détachement qu’il ne leur coûte rien.

Je parlais de fidélité au sang et à la lignée. L’Arcadie de ma jeunesse est traversée par deux flash-back, j’ai mentionné le premier. Le deuxième met en scène un autre ancêtre d’Albator, Phantom F. Harlock II, pilote dans la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale. On apprend également qu’Albator descend d’une longue lignée de chevaliers-mercenaires allemands. Durant ce flash-back, pour résumer, Harlock II sauve Toshiro (l’ancêtre du constructeur de l’Atlantis et meilleur ami d’Albator) et l’extrade en Suisse avant de mourir sous les balles de résistants français (le flash-back a été quasi-censuré dans la version française). Le premier ancêtre dépeint meurt pour avoir voulu suivre un rêve. Le deuxième se fait tuer laissant une impression d’inachevé. Né trop tôt pour pouvoir s’exiler dans l’espace, né trop tard pour avoir connu l’époque des authentiques chevaliers, il témoigne la mort de l’Europe libre. Mais son descendant, en quittant la Terre, pour la voie du proscrit, en troquant l’uniforme rouge de l’armée Terrienne, pour le drapeau noir à tête de mort, celui des Hommes libres, dressés contre le temps, Albator continue et achève la voie tracée par ses ancêtres. Trahir pour mieux rester fidèle. Fromage plus écrivait que la morale est ascension, la formule est jolie et elle est valable au sens propre comme au figuré pour notre pirate. Sa liberté a un sens bien différent, elle est un héritage plutôt qu’un principe abstrait, une création ex-nihilo.

Dans un ultime pied de nez, que le combat final opposant Albator à Zeda, le chef des forces armées Illumidas, n’a pas pour but de sauver la Terre, mais parce que celui-ci ne veut le laisser partir et perdre la face.

Assumant la différenciation totale, par rapport aux autres Terriens, et même par rapport à lui même, Albator puise sa force dans un monde en dissolution. Le monde brisé dépeint dans l’Arcadie de ma jeunesse, ou bien le monde décadent dans Albator 78. Différenciation, presque muette, qui ne se nie pas elle-même pour nous faire pressentir que la vérité est toujours au-delà des mots, ces traîtres, ce faux discours qui ne serait qu’une logorrhée. Dans un texte de l’école Madhyamaka je lisais cette phrase fascinante « Le dernier mot (ou le mot ultime), c’est le silence des âryas. » Des âryas, donc des nobles. Mais, comme le dit l’adage, « noblesse se tait ».

Et Albator parle peu.

« Toute sagesse et, à plus forte raison, toute métaphysique, sont réactionnaires, ainsi qu’il sied à toute forme de pensée qui, en quête de constantes, s’émancipe de la superstition du divers et du possible. Contradiction dans les termes qu’un sage, ou un métaphysicien, révolutionnaire. A un certain degré de détachement et de clairvoyance, l’histoire n’a plus cours, l’homme même cesse de compter : rompre avec les apparences, c’ est vaincre l’action et les illusions qui en découlent. Quant on s’appesantit sur la misère essentielle des êtres, on ne s’arrête pas à celle qui résulte des inégalités sociales, ni on ne s’efforce d’y remédier. »

Julius Evola

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Je suis une légende

Puis un silence soudain se fit, comme si une lourde couverture se fût abattue sur la foule. Tous les visages blêmes étaient levés vers lui. Il fit un pas en arrière et une pensée étrange surgit dans son cerveau : « A présent, c’est moi, le monstre… » Le concept de « normalité » n’avait jamais de sens qu’aux yeux d’une majorité, après tout…
Cette idée, et ce qu’il lisait sur leurs visages — une horreur mêlée de crainte et de dégoût — lui firent prendre conscience qu’ils avaient peur de lui. Pour eux, il incarnait une terrible menace, un fléau pire que la maladie avec laquelle ils avaient appris à vivre. Il était un invraisemblable spectre qui laissait comme seule preuve de son existence et de son pas- sage les cadavres exsangues de ceux qu’ils aimaient. Et il comprit ce qu’ils ressentaient à sa vue, et il ne leur en voulut pas. Sa main se crispa sur le petit sachet qui contenait les pilules. Il pouvait se sous- traire à la violence, il pouvait éviter d’être mis en pièces sous leurs yeux…
Robert Neville regarda le nouveau peuple de la Terre. Il savait qu’il n’en faisait pas partie. Il savait que, pour ces gens, comme les vampires, il était une malédiction, un objet de sombre terreur, qui devait être détruit.
Il leur tourna le dos, et s’appuya au mur pour avaler les pilules.
« La boucle est bouclée, pensa-t-il au moment de sombrer dans la nuit définitive. Une nouvelle terreur est née de la mort, une nouvelle superstition s’installe dans le monde…Je suis une légende… »

Richard Matheson, Je suis une légende

 

Je ne sais pas à quoi est dû mon regain d’intérêt vers la science-fiction. Même si je récuse d’emblée cette qualification, tant c’est le second aspect qui l’emporte toujours alors que la caution scientifique est toujours évanescente, voire inexistante. Dans Je suis une légende, les pages scientifiques y sont même franchement ridicules. Mais le roman est très bon,et soudainement dans les 20 dernières pages l’étincelle jaillit à mesure que le destin de Neville -le dernier Homme sur terre- se referme. Neville ne se paye pas de mot, peut être parce que ce n’est qu’à la fin, qu’il comprend comme le lecteur que échappatoire est impossible après avoir épuisé les solutions proposées par la religion et la science. Pourquoi les hommes sont-ils devenus des vampires? Au fond nous ne le savons pas vraiment, mais ce n’est pas de l’extérieur qui vient la menace. Evola rappelait très bien que le seul combat n’est autre que celui de l’homme contre lui même. La grande guerre sainte est la lutte de l’homme contre les ennemis qu’il porte en soi. Plus exactement, c’est la lutte du principe le plus élevé chez l’homme contre tout ce qu’il y a de simplement humain en lui, contre sa nature inférieure. Mais dans le roman de Matheson, une telle idée est hors de propos. Neville se désagrège parce qu’il comprend qu’il va mourir et qu’il n’y aura plus d’éternité ni culturelle, ni biologique. Alors il faut accepter de mourir sans se payer de mot, sans grand discours, mais sans haine et après avoir mis tout ses regrets derrière soi. Se dévouer tout entier à un but ultime : survivre ! Pour qui ? Pour quoi ? Être le dernier de sa race ? Comme un pied de nez à ce destin qui a décidé d’occire l’humanité ? Avec acharnement, toujours solitaire, Neville se bat. Contre la nature, contre les vampires, contre le destin, contre lui même. Passant de doutes en certitudes, aux abords de la folie, dans une immense et cruelle solitude. Mais de celle que l’on ne souhaite jamais connaitre.

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